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Violences conjugales à l’égard des femmes : le regard du psychiatre
Violences conjugales à l'égard des femmes: le regard du psychiatre
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19 juin 2013
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Docteur Mahmoud Boudarène, 7 articles (Psychiatre et Député)

Docteur Mahmoud Boudarène

Psychiatre et Député
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Violences conjugales à l’égard des femmes : le regard du psychiatre

Violences conjugales à l'égard des femmes: le regard du psychiatre

Les femmes victimes de violences conjugales ne s’adressent pas en première intention au psychiatre. Elles consultent d’abord le médecin somaticien pour soigner les séquelles des sévices physiques qu’elles ont subi, ou chez le médecin légiste pour obtenir un certificat médical descriptif. Pourtant, quand les « bleus au corps » se sont estompés, les « bleus à l’âme » marquent - par leur persistance ou leur indélébile cicatrice - la vie psychique de ces femmes. Et c’est bien plus tard, après plusieurs épisodes de bleus au corps, que ces personnes viennent au psychiatre pour dire leur souffrance. L’analyse d’un médecin en Algérie.

Une souffrance profonde qui vient, non seulement, des agressions conjugales dont elles sont l’objet mais surtout d’une violence sociale insidieuse qui en fait un bouc émissaire permanent, parce que maillon faible d’une société dont le fonctionnement et les mécanismes régulateurs restent dominés par des archaïsmes traditionnels et un patriarcat bien souvent validés par l’ordre institutionnel. Une souffrance « historique » qui exige silence et résignation, et qui prend son origine, sans doute aussi sa légitimité, de l’aube de l’humanité.

« C’est ton frère que Dieu te le garde ». Qui ne connaît pas cette phrase ? La réponse de la mère de Fouroulou (Le fils du pauvre, Mouloud Feraoun) à la sœur de ce dernier, quand elle avait été se plaindre de son frère cadet qui venait de la battre. Une expression lourde de sens et chargée - ce que voulait montrer l’écrivain - du pesant fardeau de l’implacable violence symbolique (P. Bourdieu) qui caractérise notre société. L’apprentissage de l’homme en devenir à la domination de la femme et l’éducation de la petite fille à sa soumission future et inconditionnelle au mâle.

Une violence imperceptible, sournoise, aux répercussions ravageuses sur le moral des sujets de sexe féminin, admise et donc acceptée par tous parce que, il faut le souligner, transmise de génération en génération par la femme elle-même.

Les désordres psychiques et somatiques engendrés par cette forme de violence sociale sont nombreux. Ils hypothèquent durablement le destin personnel de celles qui en sont victimes et grèvent lourdement l’avenir familial, en particulier celui du couple qui est dans ces cas perturbé. L’agressivité - qui domine alors les relations entre les individus - alimente un cercle vicieux qui perpétue la violence. Des situations qui constituent un motif fréquent de consultation.

Les femmes qui sont victimes de violences vont voir le psychiatre quand le vase a débordé et qu’elles sont moralement effondrées. Devant le praticien, elles n’évoquent pas nécessairement les agressions domestiques, physiques ou psychologiques, qui émaillent leur vie familiale ou de couple. La pudeur, la honte, la culpabilité et souvent la peur, les contraignent au silence.

Parce qu’elles doivent assumer plusieurs rôles sociaux, les femmes qui travaillent souffrent davantage. Travailler constitue pour elles un challenge qui les rend d’autant plus vulnérables. Elles sont dans le désir de remplir à la fois l'exercice de plus en plus complexe d'un rôle à l'extérieur et de répondre avec constance et efficacité à celui qui leur est imposé par la condition de mère et d'épouse, cette fonction dans laquelle la société a tendance à, exclusivement, les emmurer.

Cette double exigence n'est pas sans heurts et la survenue de tracas voire de véritables conflits conjugaux est une réalité tangible. Les hommes ne sont pas toujours favorables au travail à l’extérieur de leurs épouses. Une source de problèmes, notamment quand le mari est jaloux et qu’il ne veut pas que sa femme partage l’espace social et professionnel avec des collègues de sexe masculin. Des agressions physiques et des sévices psychologiques à l’encontre de ces femmes surviennent avec, quelques fois, au bout du compte le divorce.

« Je veux un certificat de bonne santé mentale ». Une demande qui m’a été faite par une femme venue à ma consultation. Quand je lui demande pourquoi elle veut ce document, elle me répond : « c’est mon avocat qui me l’a exigé pour mon dossier de divorce. Mon mari a dit que je suis folle ». Une pratique courante qui tire sa légitimité de la culpabilité « d’office », d’une supposée faute commise par l’épouse. Ici, la folie constitue la faute ( ?).

Pour autant, le bon sens voudrait qu’il appartienne au mari d’apporter la preuve de son assertion, la folie de sa femme. S’il affirme que celle-ci est malade, c’est en effet à lui qu’il revient d’en fournir les arguments. Une logique qui a surpris l’avocat demandeur du document. « Vous avez raison docteur, m’a-t-il dit au téléphone. Nous allons défendre cette idée ». Mais dans l’esprit de cet homme de loi, il revient à sa cliente - et c’est dans l’ordre des choses - de prouver devant le juge qu’elle est en bonne santé mentale, autrement dit qu’elle n’a rien à se reprocher, qu’elle n’est pas coupable.

Dans la société algérienne, les femmes doivent assumer le poids des traditions et de la religion qui veulent les confiner dans le strict rôle de génitrice et de mère, mais également de les enfermer dans le statut de personnes continuellement soumises et dominées par les hommes. Elles doivent également subir la pression croissante de la crise économique et du chômage qui les désigne, plus que les sujets de sexe masculin, comme les premières victimes du délabrement de la situation socio-économique dans notre pays.

De plus, au travail, les femmes actives sont, dans bien des cas, enfermées dans le carcan infamant de « femme objet » avec toutes les dérives qui y sont inhérentes. Le harcèlement moral et sexuel, dont elles sont régulièrement les cibles, de la part des collègues ou des responsables hiérarchiques, empoisonne leur quotidien. Parce que, non seulement les femmes subissent les assauts des hommes qu'elles côtoient tous les jours mais elles doivent aussi taire ces humiliations, car la sexualité est un sujet tabou qu’il n’est pas de bonnes mœurs d’évoquer. Dénoncer une agression de ce type est, aux yeux de la société, suspect. La femme est forcément coupable, à plus forte raison celle qui est dehors. Sa place naturelle est à la maison et elle n’a rien à faire dans les espaces masculins.

A moins de risquer de conforter les conjoints dans leur volonté de les enfermer dans les domiciles, il ne leur reste plus qu’à taire leurs ennuis au travail, à accepter les humiliations et à endurer en silence. Une double violence, un traumatisme psychique qui les rend d’autant plus vulnérables à l’effondrement psychologique et à l’apparition de désordres mentaux telles que, par exemple, l’anxiété et la dépression. Ce qui ne manquera pas d’ajouter aux complications de leur vie conjugale et familiale.

L’apparition chez certaines femmes de conduites toxicomaniaques, notamment au tabac et à l’alcool, constituent des indices manifestes de mal-être, prémices annonciateurs des troubles mentaux à venir. Fumer ou boire chez la femme sont des comportements qui doivent alerter, particulièrement quand il y a abus. La consommation exagérée de tabac et d’alcool, une pratique généralement solitaire, aggrave le sentiment de culpabilité. Elle témoigne de la détresse consécutive à l'incapacité à assumer ce statut complexe de femme moderne, active et de femme au foyer. Elle dévoile, par ailleurs, l’abdication de leur volonté et le renoncement au désir de s’accomplir dans le domaine du travail.

« Si ton mari ne t’avait pas laissée travailler, cela ne te serait pas arrivé ». C’est ce qu’a asséné un officier de police à une femme venue déposer plainte pour avoir été abusée sexuellement dans son lieu de travail. Voilà des propos qui viennent, s’il le faut, rappeler que la place de la femme est au foyer et renouveler la prescription de l’obligation au silence, quand celle-ci (la femme) vient à enfreindre ce commandement. Victime, elle devient coupable dès lors qu’elle est déterminée à dénoncer l’agression sexuelle. Elle aurait du se taire, une injonction tacite ; d’autant que dans son environnement familial, il lui a été subtilement reproché de ne pas s’être défendue, de ne pas avoir crié, en somme de s’être laissée faire.

L’agression sexuelle est d’autant plus traumatisante, au plan psychique, quand elle est commise par le conjoint ou encore par le père ou le frère quand il s’agit de comportements incestueux. Des situations qui sont relativement fréquentes et qui témoignent de graves dysfonctionnements dans la famille ou dans le couple. Des conduites particulières, profanatrices, qui posent le problème de la perversion des mœurs familiales quand il s’agit de l’inceste et qui interrogent sur la limite qui peut exister entre la violence sexuelle infligée dans le couple et la relation normale conjugale. Une frontière, concernant cette dernière, d’autant plus ténue qu’il est difficile de faire la part des choses entre la virilité d’un conjoint dominant et la brutalité de l’homme qui veut soumettre et humilier la femme « avec la bénédiction » de la légitimité conjugale.

Dans l’un comme dans l’autre cas, voilà des actes impossibles à dénoncer par les victimes sans risquer d’apparaître comme des personnes provocatrices qui veulent attirer la réprobation et jeter l’opprobre sur les familles. Quand au mari, dans notre société, il a tous les droits sur son épouse.

Au-delà de l’hypothèque exercée par le viol sur l’équilibre psychologique et sur la vie sexuelle future de la victime, l’avenir social et le destin de cette dernière sont toujours compromis. Le « mur du silence » - une espèce d’omerta organisée autour de l’événement et qui fait l'impasse sur le traumatisme subi - est l'autre agression qui va amener la femme outragée à se culpabiliser davantage et à vivre à huis clos sa honte.

Les données de la littérature internationale témoignent d’une plus grande prévalence des troubles psychiques chez les femmes qui sont victimes de discrimination et qui sont forcées à la soumission. Un taux de suicide élevé a été souligné dans les cas de traumatismes psychiques en relation avec les agressions sexuelles, en particulier chez la jeune fille.

Si les violences faites aux femmes sont fréquentes dans notre pays, c’est parce que les archaïsmes qui caractérisent la société, et les institutions de la République l’autorisent ; en les maintenant de façon « convenue » sous la dépendance et la domination des hommes… qui succombent, de ce fait, plus facilement à la tentation du passage à l’acte agressif.

La constitution algérienne, par son article 29, consacre l’égalité des deux sexes et ouvre, en principe, aux personnes de sexe féminin, article 31, toutes les portes nécessaires à leur épanouissement dans la vie sociale, économique et politique. Le code de la famille par ses articles 11 et 12 contrarie pourtant cette objectif et fait des femmes des personnes qui doivent être sous la tutelle du père ou d’un membre de la famille, en particulier quand elles doivent se marier.

Situation inédite. Dans les faits, la femme algérienne peut être députée et légiférer, être juge et rendre la justice, être avocate et veiller à la bonne application de la loi, être ministre et avoir des subordonnés masculins auxquels elles commandent… Tout cela en étant une mineure à vie. Une situation improbable, une permanente injonction paradoxale qui met mal à l’aise et qui accroit la souffrance et le désespoir de nos concitoyennes.

Aujourd’hui, les femmes, notamment les cadres, semblent ne plus vouloir accepter les humiliations inhérentes à leur statut. Des voix, de plus en plus nombreuses, s’élèvent pour dénoncer les discriminations qui les frappent. Elles ne veulent plus se résigner à subir les violences qui leur sont infligées dans leur milieu familial, dans celui du travail ou encore dans l’espace social. Une démarche qui témoigne de leur volonté de briser le tabou. Ne plus se taire et ne plus endurer de façon passive et coupable des agissements qui mettent en danger leur santé et hypothèque leur indispensable besoin d’assumer un rôle social. J’en veux pour preuve le récent procès qui a mis en cause des responsables de la chaine IV de la télévision algérienne.

Quoiqu’il en soit, la société algérienne ne trouvera pas son épanouissement et ne s’apaisera pas si elle continue à humilier les femmes en les forçant à la soumission éternelle à leur homologue masculin. Une honteuse discrimination et une violation flagrante des droits Humains qu’aucune considération sociale ou religieuse ne peut justifier.

L’Algérie a signé la déclaration de l’Assemblée générale de l’ONU du 20 décembre 1993 sur l’élimination des violences faites aux femmes. Les mentalités doivent changer afin de lever cet absurde hypothèque qu’elles font peser sur le destin de la moitié de la population. Pour cela, la législation doit évoluer dans notre pays pour autoriser la répression de toutes formes de violences spécifiquement faites aux femmes. Ce que ne permet pas le code pénal algérien actuel. Cette évolution est nécessaire, elle est une exigence civilisationnelle.

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