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Témoignage d’une danseuse anorexique : « Danser sa vie »
Témoignage d'une danseuse anorexique : « Danser sa vie »
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18 novembre 2014 | 2 commentaires
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SabrinaTCA92, 16 articles (Association)

SabrinaTCA92

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Témoignage d’une danseuse anorexique : « Danser sa vie »

Témoignage d'une danseuse anorexique : « Danser sa vie »

De nombreuses personnes me demandent de publier leur témoignage via mon association SabrinaTCA92 et j’ai la conviction que ces témoignages sont importants.

J'ai envie de partager le témoignage de Sylvie avec les lecteurs de Carevox. Sylvie est une ancienne danseuse, anorexique.

Lorsque Sylvie m’a contactée en privé, je savais que je publierai son texte car je suis très sensible à la problématique des troubles alimentaires dans le sport. Son message privé était des plus sympathiques et plein d'humilité :


"Je m’appelle sylvie et ai 26 ans. Ancienne danseuse à l’Opéra, j’aurais aimé témoigner de l’anorexie, des chemins tout tracés, de la voie de l’excellence. Si mon témoignage (que je commence à écrire) vous plait, est-il envisageable de le publier sur le forum de votre association ? En vous souhaitant une bonne journée. Sylvie"

En lisant ses mots j'ai été très touchée, sans doute que cela m'a renvoyé à certains moments de mon passé de sportive.

Surtout je comprends encore plus l'utilité de cette conférence que je donne sur "le sport et les TCA", la dernière fois c'était en Belgique pour l'association AB Ensemble en octobre.

Malheureusement beaucoup me confient leur histoire, sans que je puisse tout partager... Et quand bien même, cela ne serait pas toujours de bon ton de le faire. J'essaie de respecter les demandes et les sensibilités de chacune, il y a un temps pour tout. Je remercie en tout cas celles qui font le choix de "dire" en suivant peut-être mon exemple comme je l'ai fait avec mon livre.

Chaque histoire est unique et les drames sont nombreux mais l'histoire de Sylvie est vraiment troublante et je perçois une grande force en elle malgré sa fragilité apparente.

(Sabrina)

Je suis dans les bras de ma mère. Elle serre mon petit corps, prend ma main et chantonne en tournoyant « 1-2-3, 1-2-3 » au rythme des plus belles valses autrichiennes. Nous revisitons ensuite le tango, le rock, nous saupoudrons ce menu par quelques pas de classiques bien sûr. Mon frère bat le tempo dans ses mains. Mon père nous regarde tendrement. Il est beau, fort avec ses solides épaules auxquelles j’aime à m’accrocher. Ma mère rit. Ma mère est belle. Ma mère danse. J’ai 4 ans

Le téléphone sonne. Tocsin annonciateur du glas et de la mort. Un accident de la route, mon père conduisait mon frère à son judo. Ma mère s’effondre. Je ne respire plus. J’ai 6 ans

Je veux le faire pour elle. Je suis devant l’Opéra. On nous reçoit, le concours, le jury, les mesures, et la pesée, première expérience avec la balance, le « Grand Juge » comme je l’appellerai plus tard. Je monte mes petits pieds dessus. Je pèse le « bon » et faible poids, malgré la lourdeur des boulets accrochés à mes chevilles. On me traque tout : de la cambrure de mes pieds, à la longueur de mon cou. Ma mère passe un entretien aussi. Je vois quelques lueurs dans ses yeux, pour la première fois depuis longtemps. C’était son rêve l’Opéra. Un premier sourire enfin. Je serai admise. J’ai 10 ans

Mon corps est si douloureux que mon âme se vide pour ne plus ressentir. J’ai promis de le faire, pour eux, pour elle, pour son sourire. C’est notre but, ma vie donc. Je hais tout ici. Son absence, les autres, leur yeux moqueurs, leurs comportements ravageurs. Je hais la jalousie, les coups bas, les humiliations. Je fuis dans mes rêves. Rêves d’amitiés sincères, de douceur parfois, cauchemars bien souvent. Je respecte tout : interdit de se plaindre, interdit de souffrir, même les pieds en sang, interdit de manger aussi. Interdit de craquer comme moi, lorsqu’affamée, je vole de la bouffe pour la vomir ensuite. Pas question de grossir, vous pensez bien…

Je passe les classes, je m’en sors, je suis dans la course pour être engagée. Ma mère s’accroche à ce rêve, et moi à ma perfection. J’ai 17 ans

Un concours dans une prestigieuse académie américaine. L’apogée. Je le passe, suis reçue et part vivre ce ….comment appelle t’-on ça déjà, ce « rêve » ?

Je quitte la France et me déclare infidèle à la grande institution qu’est l’Opéra. Je ne mange que rarement, juste de quoi tenir et avoir un peu d’énergie. Les ballets et tournées s’enchainent. Les rapts et les vidages de frigo aussi, mais je tiens le coup malgré tout. Je suis musclée et maigre. Maigre et vide. Vide et sans âme. Sans âme et rien. Un corps qui danse. S’évanouit parfois mais danse. Ma mère me manque. J’ai 20 ans

Epuisée, je suis virée, je ne tiens plus debout. Je retourne en France. Je trouve un emploi dans une célèbre compagnie. Répétitions et répétitions, tournées et retournées, douleur anesthésiée, je prends des médicaments, peut-être un peu trop. Le Grand Juge me donne son feu vert, c’est mon fil conducteur. Je tiens, et je tiendrai. Je n’ai pas fait tout ça pour rien. J’ai 25 ans

Et épuisé par cette lutte, mon corps lâche. Rupture des ligaments croisés, fin de carrière ou presque. Je suis coincée dans ce corps torturé. En arrêt, ma vie est totalement chamboulée. Tout tournait autour de la danse, mes journées entières y passaient. Là, je fais quoi ? Rien. Je suis qui, sans ma mécanique dansante ? Rien. J’ai quelques connaissances, mais peu d’amis. Un homme laissé aux USA. J’ai qui dans mon entourage à part ma mère ? Personne.

Mon corps hurle sa douleur. Je prends des médicaments pour le faire taire. Trop. Je me retrouve à l’hôpital, j’amène ma maigreur aussi avec. J’ai 26 ans

Je prends conscience de tout ce gâchis. C’était pour elle, eux, moi aussi bien sur, mais j’avais d’autres rêves. La photo, j’aurais tout donné pour la photo. L’amitié aussi, l’amour, la vie, la douceur, le rêve. Les petits quotidiens qu’on aime sans s’en rendre compte.

A l’hôpital, on me nourrit, enfin, on me gave. Docteurs, psys, internes, infirmières, activités. Contrats de poids, respecter les règles, ça je sais faire. Puis je m’en fous au fond. Je me fous de tout. Je ne parle quasi plus, pour dire quoi d’ailleurs. Ma mère, redevenue morte-vivante, vient me voir parfois. Elle me parle d’enseigner la danse. Prof, pourquoi pas. S’il faut survivre, faire ça ou autre chose… Mais je ne suis pas certaine de vouloir survivre. J’ai surtout très envie de crever. Crever cette vie de souffrance. Pour… en trouver une autre ? M’enfuir, mais où ? Faire, oui, mais quoi ? vivre, oui, mais comment ?

Je sors. J’ai 26 ans

Je pose ma plume pixélisée un instant, le temps d’un recueil sur moi-même, sur cette année, ce parcours. Pardon, car c’est ponctué de « je ».

Je me sens coupable de tout ça. Lâche aussi. Des voiles dansants devant mes yeux mi-clos m’aveuglent sans cesse. J’ère. J’enseigne, et prends au final du plaisir avec ces petites poupées enroulées dans leurs frêles tutus roses. Je me suis ratée. 2 fois d’ailleurs. Alors si le destin me condamne à vivre, autant faire en sorte que ce ne soit pas trop mal. Après tout, il a condamné mon père et mon frère à la mort. Ma vie pour la leur, est-ce notre contrat familial ?

Petit soucis : je ne sais pas du tout comment vivre. Et j’ai beau me regarder, je ne me comprends pas. Je ne connais rien de moi, hors des privations. Je ne suis que douleur et mort. On me murmure des termes comme lâcher prise, apaisement. Qu’est-ce donc ? Le commencement de quoi ?

Je cherche un suivi médical (psy ou autre), mais humain. Sans médicament, juste un peu de douceur à mon corps et mon âme. Je cherche quelqu’un qui me comprendra et saura me guider dans la douceur de vivre. Moi j’ai peur et je doute. J’aspire à la simplicité, à l’humilité surtout. J’aspire aux relations justes, sincères, même peu nombreuses. J’aspire à l’art, qui me transcende. J’aspire à la famille, si on ne me la reprend pas trop tôt. Parce que ça, c’est ma frayeur intime. Je ne construits pas, pour ne pas perdre.

La solution pour moi, est sous mes yeux. Elle est en moi, je la sens là, quelque part. Mais mes yeux sont clos. Je me sens lourde.

J’ai 27 ans. C’est aujourd’hui.

Sylvie

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Mots-clés :
Anorexie Danse
Commentaires
2 votes
par Marchaux (IP:xxx.xx1.94.248) le 19 novembre 2014 a 15H03
Marchaux, 94 articles (Rédacteur)

Merci pour cet article qui est un très beau témoignage !.

0 vote
par SabrinaTCA92 (IP:xxx.xx2.209.93) le 19 novembre 2014 a 16H19
SabrinaTCA92, 16 articles (Association)

C’est gentil merci de votre commentaire