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Privation vs restriction de liberté : entretien avec Sabrina Palumbo
Privation vs restriction de liberté : entretien avec Sabrina Palumbo
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16 décembre 2014
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SabrinaTCA92, 16 articles (Association)

SabrinaTCA92

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Privation vs restriction de liberté : entretien avec Sabrina Palumbo

Privation vs restriction de liberté : entretien avec Sabrina Palumbo

Voici la retranscription d’un entretien que j’ai eu le 23 octobre dernier avec Céline Loubières du Psycom qui a recueilli mon témoignage en vue de la préparation d’un colloque qui se tenait les 20 et 21 novembre à l’EPSAN (Brumath). Le colloque était intitulé « Liberté d’aller et venir : réflexions institutionnelles ». Il y a un moment que je souhaitais m’exprimer sur le sujet…

A quoi renvoie la notion de « privation/restriction de liberté » ? Quels mots définiraient cette notion ?

Cette notion renvoie pour moi à la dignité humaine, aux droits et plus généralement à la liberté. Cela renvoie à tout ce pourquoi on se bat depuis des centaines d’années : acquérir une liberté.

Les notions de privation et restriction renvoient-elles à la même chose pour vous ?

Les mots sont différents. Restriction est une démarche, il y a une intention positive à mon sens. On peut restreindre dans l’intérêt de la personne tant qu’elle se met en danger.

La privation a une connotation plus négative pour moi et renvoie à la prison, à la punition.

Quand je pense « prison » je pense faute pénale/grave. Or malade n’est pas un délit et je ne comprends pas au nom de quoi on peut priver un individu de ses libertés fondamentales. « Dans l’intérêt de/pour le protéger »… ok mais dans ce cas le mot restriction est plus appropriée car là on peut lui expliquer l’intérêt de la démarche et donc le faire adhérer à celle-ci.

Tant qu’on reste sur l’idée de privation le malade voit cela comme une punition et l’hospitalisation est vouée à l’échec (à mon avis…).

Comment se reconstruire et repenser son hospitalisation comme un « bien » lorsqu’on associe cela à une punition ?

C’est presque impossible… le sentiment d’injustice est très fort.

Avec la restriction on peut comprendre qu’au moment de l’hospitalisation nous n’étions pas aptes à vivre « normalement ». Un peu comme un mineur qui comprend que la loi le protège de certaines choses tant qu’il n’a pas atteint sa majorité (le rapprochement est peut-être un peu étrange mais c’est ce qui me vient à l’esprit).

Une démarche positive serait de restreindre une liberté seulement dans un objectif de protection mais ce n’est pas toujours ce qui est fait en psychiatrie.

Selon vous, qu’est-ce qui relève de la privation des libertés dans le cadre la psychiatrie ?

 

Etre privé d’écoute, de lien, de droit à la parole, d’échange. Les patients ont besoin d’information pour comprendre, pour adhérer à la démarche de soin.

Cela doit se faire dans les deux sens, le patient a besoin de donner des informations (ce dont il a besoin, où il en est…) et d’en recevoir de la part des professionnels qui s’occupent de lui. Il a plus que tout besoin de se sentir entendu à défaut d’être compris.

Pour moi ce qui était le plus dur c’est que je n’étais plus une personne. J’ai ressenti de la froideur et j’ai eu l’impression d’être considérée comme une chose parce qu’il n’y avait pas de communication.

Ce qui est dur c’est qu’on est majeur et tout d’un coup on perd tous ses droits. On est plus un individu, on est « chosifié ».

Avez-vous vous même vécu une restriction/ privation de vos libertés pendant une hospitalisation dans un service de psychiatrie ?

Si oui : dans quel contexte ? (hospitalisation libre ou sans consentement)

Oui il y a 7 ans. J’ai été hospitalisé en HDT pour anorexie sévère.

Au début quand j’étais récalcitrante aux soins, parfois violente, j’aurais aimé qu’on essaie de m’apprivoiser et pas seulement être « la patiente à mater ».

C’était plus une lutte, une situation où chacun campait sur ses positions ; ça ne pouvait pas se débloquer. Répondre à la violence par la violence ça ne va pas…

A chaque fois que je repense à cette période de ma vie, je me dis que même si je comprends qu’il est difficile de travailler en psychiatrie, les malades restent des personnes en souffrance, et je ne peux pas tout excuser.

Anecdote : une fois, j’étais sortie de ma chambre pour faire une prise de sang et après je devais y revenir parce qu’il était l’heure du « gavage ». J’ai mis un peu trop de temps à retourner dans ma chambre ; je traînais des pieds (forcément le programme des réjouissances était peu réjouissant !). Une infirmière m’a attrapée par les cheveux pour me ramener dans la chambre.

Quand je raconte ça, les gens autour de moi me croient parce qu’ils me connaissent mais on a du mal à croire que des choses comme ça ont tout de même pu se passer il y a finalement peu de temps.

Même moi, au bout de 7 ans, je me mets à douter et à me demander si je n’ai pas rêvé tout ça…

Comment cette privation de liberté s’est-elle manifestée ? 

Isolement

J’étais hospitalisée pendant 1 an de juillet 2006 à juillet 2007. J’ai passé tout l’hiver de 2006 enfermée dans la chambre, parfois attachée. J’avais un contact très limité avec les autres. Seulement le passage des infirmières. Parfois quelques minutes de contact humain dans la journée.

Pour le médecin j’étais convoquée une fois par semaine pendant 10 min dans son bureau. Le matin je me souviens qu’on me réveillait à 5h pour que j’aille prendre ma douche avant que les autres ne se réveillent. Je n’ai jamais compris pourquoi d’ailleurs… Ensuite, on me remettait dans ma chambre d’observation et j’entendais le service commencer. Pendant longtemps après l’hospitalisation je continuais à me réveiller à 5h du matin ; je pense que c’était lié à ça.

C’est quand le printemps est revenu que j’ai eu à nouveau le droit de redescendre dans la salle commune avec les autres patients.

Une personne qui a vécu ça est marquée au fer rouge et doit gérer après.

Quelle était la différence entre la chambre d’observation et la chambre d’isolement ?

Je suis allée en chambre d’isolement 2 ou 3 fois, il n’y avait rien.

La chambre d’observation (celle qui fut ma chambre pendant la majeure partie de mon hospitalisation) était juste à côté du poste infirmier, séparée par un rideau de fer et de temps en temps le rideau se relevait sans que je sache quand ni pourquoi. Cette chambre était fermée à clé et les toilettes aussi.

Dignité

Comme je n’avais pas accès aux toilettes, pendant un temps j’ai eu un pot de chambre qu’ils ne retiraient pas tout le temps ; il y avait une puanteur surtout au mois de juillet.

Communication

Au bout de plusieurs mois, j’ai commencé à reprendre du poids et j’étais un peu plus lucide. C’est là que j’ai vraiment réalisé où j’étais et qu’on m’avait privé de tous mes droits. J’étais chez les fous et il fallait que je fasse quelque chose pour sortir.

Quand j’ai essayé d’être un peu plus coopérante personne n’est venu me voir pour me parler même de mes droits.

Un médecin m’avait dit que l’objectif était que j’atteigne 48kg et qu’ensuite je pourrai sortir ; et quand j’ai atteint les 48kg il m’a dit que je pourrai sortir quand mes règles seraient revenues…

Que n’aviez-vous plus la possibilité de faire ? à quoi n’aviez-vous plus accès ?

Je ne pouvais plus passer d’appels, je n’avais pas mon portable et pas le droit d’utiliser le téléphone du service.

Je ne pouvais pas regarder la TV.

Je n’avais plus de montre.

Plus de contact avec d’autres personnes à part les infirmières.

Je n’avais pas le droit de lire alors que c’est très important pour moi, j’adore ça, ça me permet de m’évader mentalement. C’était dur.

Vous a-t-on expliqué les raisons de cette/ces limitations dans votre liberté ?

Si oui : avez-vous compris ces explications ?

Je n’ai eu aucune explication. Si pour le livre j’avais demandé pourquoi je n’avais pas le droit de lire et on m’avait répondu : « parce que tu cacheras tes méfaits ». C’est une phrase tellement bizarre que je ne l’ai jamais comprise ou peut-être que je me trompe dans mes souvenirs.

Comment avez-vous vécu cette situation ?

Je ne comprenais pas. J’avais un sentiment d’injustice et la colère. Plus je voyais qu’il n’y avait pas d’échanges et plus la colère grandissait.

Je comprends qu’on puisse isoler pour sauver la patiente mais je ne comprends pas pourquoi on impose les choses sans explication (le gavage, les interdits..). Et surtout je ne comprends pas que la situation se soit enlisée si longtemps.

Quand on n’explique pas les choses on sert « de la colère en boîte ». Les gens s’énervent et se braquent de ne pas comprendre. Ce fut mon cas en tout cas et aujourd’hui je lutte encore à dominer cette colère. Je commence seulement à m’apaiser un peu…

Selon vous, cela peut-il avoir/ y a-t-il eu une incidence sur la/votre façon d’appréhender une hospitalisation ?

Oui parce que je suis plus à même de positiver. Quand je me suis retrouvée dans une clinique de repos par exemple j’ai vu le positif. Qu’il y avait des activités comme des groupes de parole notamment et davantage de relations humaines tout simplement !

Si je suis à nouveau hospitalisée un jour j’aimerais être reconnue dans le regard des soignants et avoir le sentiment d’être considérée comme une personne.

Aujourd’hui impliquée dans la lutte contre les troubles alimentaires en tant que présidente de SabrinaTCA92 j’ai un profond besoin d’une meilleure communication entre soignants et patients, une meilleure information qui permettrait de réduire ce sentiment de ne pas être reconnu comme une personne à part entière.

J’essaie de tirer profit de cette expérience douloureuse, de prendre du recul et de pardonner même si tout ne peut être excusé. Il reste le sentiment d’injustice…

J’aurais bien aimé assister au Colloque mais peut-être pouvons-nous tous réfléchir sur les questions posées dans son argumentaire ?

Sabrina

(commentaire : j'ai choisi de taire certaines humiliations. Je ne cherche pas de coupable, je cherche des solutions...)

 prison

« En son article 1, la déclaration universelle des droits de l’homme inscrit : “Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience, et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité”. Plus loin, l’article 3 précise : “Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne”. Ces deux extraits du texte de référence, adopté dans le cadre de l’ONU, le 10 décembre 1948 et signé par 144 Etats sonnent comme une promesse, à laquelle chacun des Etats signataires s’est engagé.

Au-delà de l’intention, la réalité, et dans cette réalité, nos quotidiens… Bien plus qu’une histoire de clés, c’est dans nos pratiques quotidiennes qu’il faut penser et repenser cette question. La liberté d’aller et venir dans les établissements sanitaires et médio-sociaux a tout d’une épine dans le pied : liberté et sécurité demeurent deux antagonistes à apprivoiser…

En novembre 2014, la conférence de consensus sur ce thème aura 10 ans.

Au terme de cette décennie, et d’un certain nombre de propositions arrêtées et engagées, un arrêt sur image s’impose. Entre les prises de risques auxquelles nous ne sommes pas toujours prêts, et les droits fondamentaux affichés sans être toujours assumés, il reste du chemin à parcourir. Ouvert, fermé, soumis, contrôlé, accompagné, l’importance sémantique montre bien l’étendue du champ de travail, compliqué d’autant par la loi du 5 juillet 2011 ».

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Anorexie