Mon logo CareVox
CareVox par RSS
CareVox sur Facebook
CareVox sur Twitter
Médecine du travail : La concierge est traumatisée
Médecine du travail : La concierge est traumatisée
note des lecteurs
date et réactions
8 juin 2012 | 1 commentaires
Auteur de l'article
Sentinelle, 2 articles (Médecin du travail)

Sentinelle

Médecin du travail
note moyenne des lecteurs
nombre d'articles
2
nombre de commentaires
0
nombre de votes
0

Médecine du travail : La concierge est traumatisée

Médecine du travail : La concierge est traumatisée

Tania est concierge. Elle fait courageusement tous les jours le ménage dans la cage d’escalier, le hall, les étages. Elle change les sacs poubelles dans les poubelles de la cave à côté des poubelles du vide ordure. Malgré les jours de pluie où les gens rentrent sans essuyer leurs pieds, malgré les jours où il faut refaire encore le travail après le passage de la dizaine de chiens de l’immeuble pour la promenade du matin, ou celle du soir. Malgré les grognements du Monsieur du 4e quand l’ascenseur est bloqué pour le nettoyer. Malgré les surfaces vitrées à faire à fond en bas alors que l’escabeau est instable et qu’il faut aller jusqu’en haut. Malgré les serpillères usées, malgré les économies de bout-de-chandelle faites sur les produits ménagers, malgré tout, chaque jour, elle rend propre les lieux communs.

Un jour, alors qu'elle est dans la cave en train de changer les sacs poubelles, quelqu'un de l'immeuble surgit, la critique, la discussion s'envenime, impossible de s'en aller dans ce recoin de cave, elle est terrorisée, la personne s'énerve et la gifle. Le choc pour Tania qui ne comprend pas ce qui a pu déclancher cette violence, au travail, dans un recoin de cave.

Elle part porter plainte, déclare l'événement en accident de travail, et accepte un arrêt récupérateur. Je l'ai reçue en visite de reprise, Tania pleure, elle a 50 ans, elle a peur de retourner à cet endroit : comment faire si la situation se reproduit ? comment imaginer qu'un tel événement ne se reproduira pas ? Et si c'était pire la prochaine fois ? Elle est traumatisée et elle a honte de se voir si affaiblie. 

Je la rassure et je rédige une restriction d'aptitude sur sa fiche : "Apte sauf le local à poubelle". Évidemment, cela gène l'organisation du travail, l'employeur m'appelle rapidement pour me convaincre de ne pas continuer dans cette voie avec cette personne. Je fais l'étude de poste, et je vais le rencontrer.

Lors de ma rencontre avec l'employeur, il m'explique combien Tania, qui n'est pas francophone parfaitement, ne fait pas si bien son travail (malgré les 10 ans d'ancienneté où ça ne gênait personne). J'explique de mon côté comment le travail de ménage peut être invisible et source de malentendus entre les gens maniaques du propre et leurs voisins, beaucoup moins exigeants. J'essaie de le convaincre qu'après l'événement survenu dans l'immeuble, Tania ne pourra plus faire le local à poubelle, compte-tenu de l'exiguïté des locaux et de l'impossibilité de s'enfuir. Elle a d'ailleurs des difficultés pour la baie vitrée, puisque le travail en hauteur tel qu'il est organisé est dangereux actuellement, et donc il faudrait se pré-occuper de ces risques-là. Dans la critique de la qualité du côté du ménage, il faudra peut être évaluer si elle a le matériel nécessaire (puisque je sais que ce n'est manifestement pas le cas)... ( ce n'est pas si étonnant quand on devient économe sur les produits que les personnes qui font le ménage deviennent inefficaces... et non pas paresseux, aveugles, ou incompétents.)

L'employeur veut bien tout, mais quand même, pour le local à poubelle... c'est embêtant. Et comme j'ai décidé de ne pas changer mon avis médical, je lui propose de le contester auprès de l'Inspection du travail. 

Ce qu'il a fait dès que j'ai quitté son bureau.

La contestation d'un avis médical de médecin du travail passe par l'Inspection du travail. Avec l'aide d'un médecin qui travaille à l'inspection du travail (le Médecin Inspecteur Régional), il examine la situation et rend un avis qui - actualise et - remplace mon avis. L'inspecteur rencontre l'employeur, le salarié et effectue une étude du poste. Le médecin a accès au dossier médical du travail du salarié, le reçoit en consultation, et pendant ce temps, l'Inspecteur du travail peut avoir accès aux documents de l'entreprise ( registre du personnel,...).
 
Pour un médecin du travail, cette expérience est toujours désagréable : il faut vraiment accepter que l'avis rendu après la contestation soit différent de celui qu'on avait rendu au départ. C'est une sacrée remise en question. Les salariés d'ailleurs peuvent également contester. Pour les salariés, quand un employeur conteste un avis, c'est également un mauvais moment à passer. 
Et ce jour-là, pour l'employeur, ça a été une sale journée.
Il a eu des remarques sur les conditions de travail, sur l'organisation sur les moyens, sur le travail en hauteur, les contrats de travail,... et l'avis du médecin du travail - moi - a été confirmé pour 3 mois.
Ouf.
 
Mais le répit n'a été que de courte durée.

Tania m'appelle affolée. Son employeur est passé la voir lors d'une matinée de ménage. Pas pour savoir si tout se passe bien. Pas pour lui donner du bon matériel. Pas pour la féliciter de tout ce courage à frotter, à astiquer tous les jours en restant dans l'ombre. Pas pour lui annoncer une petite prime, une petite pause, un petit café. Même pas.

Non, il est passé lui demander de signer une rupture conventionnelle, parce que..." ' faut être sérieux, Madame Tania, ça ne peut plus durer, des gens se plaignent de la qualité de votre ménage là, sous la rampe, et les vitres, là haut au 4e étage, juste au dessus de la cage d'escalier, et le local à poubelle, hein, qui va la faire maintenant...les gens menacent de ne plus payer leurs charges à cause du local à poubelle, vous voyez, il faut trouver une solution, Madame Tania..."

Tania se défend. Elle ne veut pas signer, elle aime ce travail, elle en a besoin aussi pour nourrir sa famille. Mais elle s'éffondre ensuite : et si c'était vrai que tout le monde se plaint de moi ? Tous ces gens qu'elle croise dans la journée et qui la saluent, alors que des faux-culs ? et si c'était vrai qu'elle ne faisait pas si bien le ménage, mais elle sait qu'elle donne le meilleur pour que ça brille. Mais avec les nouveaux produits, c'est vrai, c'est moins bien. Mais elle n'ose pas demander mieux, elle sait que ce sont des économies pour satisfaire les résidents. Ceux-là même qui se plaindraient aujourd'hui ?

Elle se dit ensuite qu'en refusant de signer, elle est dans son droit mais qu'il veut se débarrasser d'elle alors qu'elle a eu un accident de travail ? ce n'est pas juste et Tania est paniquée. 

Je lui conseille de ne pas se décourager, et de continuer de travailler comme avant. Des résidents l'ont contactée pour faire une pétition pour la soutenir. Je lui conseille enfin de saisir l'inspecteur du travail. 

Elle continue quelques semaines...Et elle est envoyée en formation de ménage (!). Elle apprend comme utiliser des produits, comment faire les vitres, comment frotter et astiquer. Contrairement à ce que j'avais imaginé, elle ne vit pas cette formation comme une humiliation (au bout de 10 ans d'ancienneté) mais bien comme une formation continue. Elle commente "'faut pas rêver Docteur, je sais bien que mon patron ne me donnera pas tous les moyens pour faire comme à la formation, mais c'était intéressant !".

Quelques jours après, je suis surprise par un coup de téléphone en pleurs de Tania : elle vient de recevoir une lettre recommandée de son employeur : 

"Madame, 

Nous sommes passés constater les défauts de votre ménage en votre absence, nous vous demandons d'améliorer la qualité de votre ménage. Ce courrier est un avertissement, nous souhaitons vous recontrer pour vous le signifier de vive voix le xx/05/2012. Cordialement."

Tania s'est présentée à ce rendez-vous avec un délégué syndical.

Et elle a été licenciée quelques semaines plus tard pour faute. 

Les limites de l'action du médecin du travail, hors jeu. Traitement dégueulasse d'un accident de travail. La solution est radicale.

Je suis indignée, et après... ?

Les internautes qui ont lu cet article ont aussi consulté
Commentaires
0 vote
par trape (IP:xxx.xx8.138.34) le 9 juin 2012 a 08H03
trape (Visiteur)

Il serait étonnant que cela n’aboutisse point, à une inaptitude au poste de travail, puisque "sortir les poubelles", du local, fait partie probablement du profil de poste de cette personne et qu’elle est seule à occuper ce poste. Si cette personne a développé une véritable réaction névrotique, avec une crainte constante d’être agressée par autrui, il semblera difficile à un groupe d’expert psychiatre, de laisser cette concierge en contact professionnel, avec du public ; ce qui accentuera son risque de licenciement pour inaptitude. Quant aux conditions "physiques" et de sécurité du travail, qui n’ont été constatées, qu’au bout de 10 ans ; c’est le médecin qui semble avoir été "léger" avec son "tiers temps" pour ne pas fait ces constatations beaucoup plus tôt ; et c’est son propre employeur qui pourrait le lui reprocher, dans le cas ou cette affaire emprunterait un tour plus juridique, avec une rigidité de la situation...s’il n’y avait pas une carence totale en médecin du travail, en France. Faire appel au droit, est légitime, mais peut aussi ouvrir "les portes de l’enfer"...