Mon logo CareVox
CareVox par RSS
CareVox sur Facebook
CareVox sur Twitter
La transplantation d’organes en Algérie : un indicateur du développement social et culturel de la société ?
La transplantation d'organes en Algérie : un indicateur du développement social et culturel de la société ?
note des lecteurs
date et réactions
8 janvier 2014
Auteur de l'article
Docteur Mahmoud Boudarène, 7 articles (Psychiatre et Député)

Docteur Mahmoud Boudarène

Psychiatre et Député
note moyenne des lecteurs
nombre d'articles
7
nombre de commentaires
0
nombre de votes
0

La transplantation d’organes en Algérie : un indicateur du développement social et culturel de la société ?

La transplantation d'organes en Algérie : un indicateur du développement social et culturel de la société ?

Je ne vais pas revenir, dans ce propos, sur le bilan de la greffe d’organe en Algérie. Je note toutefois que l’Algérie n’a réalisé que 34 greffes de foie depuis 2003 à ce jour et que sur les 16000 citoyens algériens en dialyse, seuls 119 privilégiés ont eu accès à une transplantation de rein dans le courant de l’année 2012, dont une vingtaine ont été pratiquées à l’étranger (Turquie et Jordanie). Insignifiant au regard des capacités réelles et des compétences dont recèle notre pays. A ce titre, je note également que l’Egypte - avec 985 greffes de rein en 2012 - fait beaucoup mieux et que les pays de même niveau de développement que l’Algérie, comme l’Iran et la Turquie, sont très loin devant avec respectivement 2279 greffes de reins en 2012 pour le premier et 2416 pour le second. Une situation déplorable.

Pour autant, quand bien même il reste restrictif et a besoin d’être amendé, le cadre juridique indispensable à la greffe d’organe existe depuis plus de trente ans. En effet, par ses articles 161 à 168 (chapitre 3, titre IV), la loi 85-05 du 16 février 1985 - relative à la protection et à la promotion de la santé - a fixé les modalités de la pratique de la greffe d’organe. Cette loi autorise, notamment par son article 161, le prélèvement et la transplantation d’organe humain à « des fins thérapeutiques et diagnostiques », et donne aux praticiens - par son article 164 - la possibilité de prélever sur les personnes décédées, sous réserve du « consentement écrit de la personne de son vivant ou de l'un des membres de sa famille », les organes ou tissus pour des besoins de greffe.

Cinq années plus tard, alors que la transplantation d’organe n’a pratiquement pas décollé dans notre pays, la loi 90-17 du 31 juillet 1990 est venue modifier et compléter la loi précédente. Pour insuffisants qu’ils soient, des progrès ont été fait par les amendements apportés, en particulier concernant le prélèvement d’organes sur des cadavres. Un alinéa a été ajouté à l’article 164 afin de faciliter la procédure et de permettre le prélèvement de cornées ou encore de reins sans l’accord du vivant du défunt ou de sa famille dans le cas où « le délai entraînerait la détérioration de l’organe à prélever, ou si l’urgence de l’état de santé du receveur de l’organe l’exige ». L’article 165 vient naturellement interdire « de procéder au prélèvement de tissus ou d'organes en vue d'une transplantation, si la personne, de son vivant, a exprimé par écrit une volonté contraire… ». Il n’y a donc pas d’empêchement légal - il n’y a pas non plus d’empêchement religieux, faut-il le souligner ? - pour le prélèvement de greffons à partir de cadavres. Un problème crucial, s’il en est, et la loi devrait étendre cette possibilité de prélèvement à tous les organes susceptibles d’être greffés (foie, cœur, etc.).

De l’avis des spécialistes, le consentement explicite du donneur (de son vivant) ou de sa famille - qui est une obligation légale - doit être amendée pour considérer comme un accord du don l’absence de refus exprimé du vivant du sujet. Un consentement « présumé » auquel la loi devrait conférer un caractère légal. C’est ce qui se passe en Occident, où certains pays autorisent le prélèvement systématique (sans autorisation de la famille) sur personnes décédées dès lors qu’il n’y a pas de testament contraire du défunt. L’absence de refus testamentaire signifiant un accord pour le don ; la volonté du défunt primant, dans ce cas, sur toutes les autres.

Concernant le donneur vivant, les praticiens de la transplantation souhaitent, pour multiplier le nombre de greffons, que le don d’organe soit élargi aux grands-parents, oncles et tantes, cousins et pourquoi pas à la famille par alliance. Une autre disposition qui mérite d’être inscrite dans la loi pour la faire progresser. Suffit-il de faire voter une loi pour que celle-ci trouve son application sur le terrain ? Non, sans doute, et l’exemple de la loi 85-05, en tout cas concernant ses dispositions relatives à la greffe d’organe, est édifiant. Pour preuve, il a fallu attendre 22 ans pour que les pouvoirs publics pensent à compléter le dispositif législatif par la promulgation du décret exécutif 12-167 du 05 avril 2012. Ce dernier, qui comporte 28 articles, porte création (article 1er) de l’ANG (agence nationale de la greffe). Il fixe les attributions de cette agence (article 5) et définit (articles 6 et 7) ses « relations avec les établissements hospitaliers autorisés à prélever et transplanter organes et tissus ». Mieux vaut tard que jamais. Mais est-ce que ce décret cerne et prend en charge tous les aspects pratiques liés à la transplantation d’organe ? Est-ce qu’il va permettre au projet de la greffe de prendre son essor ? L’avenir, l’épreuve du terrain et les spécialistes nous le diront.

Pour autant, pour que la transplantation d’organe devienne une réalité tangible, elle doit bénéficier d’une volonté politique clairement affirmée par l’Etat et être considérée comme un objectif prioritaire - ou tout au moins comme une préoccupation permanente, un des volets importants - de la politique de santé de notre pays. Ce caractère prioritaire n’est évoqué nulle part. Ni dans les lois 85-05 et 90-17, ni dans les dispositions réglementaires fixées par le décret exécutif 12-167. La transplantation d’organe, dans notre pays, a été victime des effets d’annonce. Elle a été mise au service de la propagande des pouvoirs publics et a alimenté les discours démagogiques - notamment à l’occasion du rituel de la célébration de la journée mondiale du rein - des différents ministres qui se sont succédés à ce département ministériel. Une politique qui a dépouillé de son caractère éminemment sensible la greffe d’organe et hypothéqué son destin.

Aucun de ces commis de l’Etat n’a inscrit la promotion de cette importante pratique médicale comme un objectif de son action et n’a installé les conditions indispensables à sa mise en œuvre de façon opérante et pérenne. La greffe d’organe a besoin de s’adosser à une politique sanitaire cohérente, déterminée. Elle doit être abritée par un système de santé organisé, performant et adapté aux exigences des différentes étapes du processus, du prélèvement à la transplantation. Nous ne sommes pas dans ce cas de figure - le ministère de la santé vient enfin de reconnaître les limites de ce système et d’envisager une nouvelle loi sanitaire - et c’est sans doute un des éléments qui empêche la greffe d’organe de prendre son envol dans notre pays.

Notre système de santé est essoufflé et est déconnecté de la réalité de l’environnement économique national. La médecine n’est plus gratuite comme la loi l’exige et seuls les privilégiés y ont accès. Les structures de santé, qui bénéficient de budgets très insuffisants, se sont appauvries. Débordées, elles sont inopérantes et offrent des prestations médiocres et en deçà des attentes et des besoins de santé des citoyens. Les CHU sont devenus de grands dispensaires. Ils sont pris d’assaut par des patients qui pensent y trouver - à tort ou à raison - les meilleurs soins. Leur mission est aujourd’hui imprécise et ces derniers, envahis par une demande pressante de soins ordinaires, ont peu à peu perdu leur vocation d’enseignement, de recherche et d’excellence. Ce dont a, précisément, besoin la transplantation d’organe pour garantir les différentes étapes qui sont en amont, en particulier quand il s’agit de greffons prélevés sur des cadavres. Les conditions du don et du prélèvement, la conservation et le transport du greffon, la transformation de ce dernier et les conditions d’asepsie, la greffe elle-même, des étapes qui exigent compétence et expertise. Des conditions délicates qui ne peuvent être garanties - au regard des risques importants et multiformes liés à la greffe d’organe - que par un système de santé développé.

Faisant fi de la nécessité de donner ses chances au prélèvement d’organe à partir de donneurs décédés, les pouvoirs publics n’ont pas mis en place le dispositif approprié. Les ministres successifs se sont, jusque là, satisfaits, de quelques greffes à partir de donneurs vivants - la logistique est moins lourde - et ont décidé, en dépit du bon sens et pour les besoins de leur propagande politique, de créer des centres de transplantation dans des structures hospitalières qui ne peuvent pas avoir cette vocation. Une erreur, une pure démagogie. Tous les CHU ne peuvent pas et ne doivent pas pratiquer la greffe d’organe. Il aurait été, sans doute, plus utile pour le pays et pour le projet de la transplantation d’organe de créer des pôles (d’excellence, pourquoi pas) dédiés à chaque type de greffe. Des pôles qui seront dotés de plateaux techniques appropriés et de ressources humaines compétentes, pour exercer dans de bonnes conditions cette mission. Le décret 12-167, promulgué en juin 2012, ne parle pas de pôles d’excellence, il évoque seulement « les établissements autorisés à… ». Une ineptie.

La greffe d’organe souffre aussi de la non implication de la société dans ce débat. Un problème de culture, sans doute. Ce qui nous distingue probablement des pays comme l’Egypte, l’Iran ou encore la Turquie, où la transplantation a beaucoup avancé. La culture n’est pas seulement synonyme d’ouverture de l’esprit à l’esthétique, elle est aussi sensibilité à la souffrance d’autrui et compassion vis-à-vis de la personne en détresse. Elle amène l’individu à abandonner son individualisme, à prendre de la distance sur ses préoccupations prosaïques, instinctuelles, pour s’élever au statut de citoyen, solidaire de sa communauté, attentif à l’autre et soucieux du destin commun.

Car, au delà de son caractère individuel et du problème de santé publique qu’elle suppose, la greffe d’organe interpelle la collectivité et pose un réel, un crucial ( ?) problème éthique. Elle interroge l’individu (et la communauté toute entière) non pas seulement sur les règles et la morale qui doivent prévaloir durant les différentes étapes de la greffe - du prélèvement à la transplantation -, mais également - et surtout - sur ce qui fait l’essence même de la société ; ce, sur quoi reposent les fondements de la société humaine : la solidarité, l’empathie, la compassion, l’altruisme, en somme l’éthique sociale. Des valeurs qui témoignent de la permanence des relations mutuelles dont a nécessairement besoin le groupe social pour vivre dans l’harmonie et l’apaisement. Des valeurs autour desquelles se cristallise naturellement l’engagement de la société civile pour construire le bien-être commun et pour garantir le soutien et la protection de la communauté pour chacun de ses membres, en particulier pour les plus vulnérables. Des valeurs qui donnent son importance à la vie humaine et qui forcent au respect de celle-ci. Des valeurs qui créent le climat favorable au partage et au don de soi et qui font qu’une société est évoluée. Enfin, des valeurs dont a particulièrement besoin la greffe d’organe pour s’épanouir, des arguments qui fondent sa singularité et sa spécificité.

Or, dans notre pays, la société civile n’est pas partie prenante du problème de la transplantation et du don d’organe. Pour autant, elle a un rôle fondamental à jouer dans l’information et la sensibilisation du citoyen, en suscitant notamment le débat dans la société pour lever les obstacles - faire tomber les tabous et préjugés - moraux et religieux qui habitent les esprits. La société civile a également, à travers ses différentes formes d’organisations associatives, un rôle à jouer dans la démarche de conscientisation des pouvoirs publics à la détresse et à la souffrance. Sa force et sa détermination font pression pour amener l’Etat à prendre en charge de façon effective les problèmes de santé des concitoyens malades et, dans le cas particulier qui nous concerne, à promouvoir celui de la greffe d’organe. Enfin, la société civile a pour mission d’aider à la création d’un climat psychologique et social favorable au don d’organe. En réalité, un rôle dévolu à l’élite d’une nation. La greffe d’organe a besoin, en l’occurrence, des médecins pour la promouvoir. Ces derniers ne doivent pas se contenter (se cantonner dans) de leur compétence de chirurgien-greffeur. Ils ont le devoir de prendre le risque d’être aussi des militants de la cause de leurs malades et enfourcher cette mission éminemment politique pour en faire leur véritable cheval de bataille.

Pour conclure mon propos, je dirais que la politique de la transplantation d’organe, dans notre pays, souffre d’une absence flagrante de conviction et d’un manque de détermination des pouvoirs publics à mettre en place l’environnement indispensable au succès de cette entreprise. Une entreprise qui nécessite sans doute des moyens techniques, de la compétence, de l’excellence, mais aussi - et surtout - un réel engagement des acteurs de terrain (les praticiens) et une disposition du citoyen, de la société, au don d’organe, au don de soi, d’une partie de soi. Mais le consentement au don d’organe est un état d’esprit, une culture qui doit d’abord (avant tout) prévaloir dans l’esprit de ceux qui décident dans ce pays. De toute évidence, nous n’avons pas encore atteint ce niveau de développement. Pourtant, sans cette impérative évolution de notre société, la transplantation restera, dans notre pays et pour longtemps, un vœu pieux.

Les internautes qui ont lu cet article ont aussi consulté