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Cyberdépendance : "l’addiction au jeu est aussi féroce que celle aux substances"
Cyberdépendance : "l'addiction au jeu est aussi féroce que celle aux substances"
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25 avril 2014
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Docteur Mahmoud Boudarène, 7 articles (Psychiatre et Député)

Docteur Mahmoud Boudarène

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Cyberdépendance : "l’addiction au jeu est aussi féroce que celle aux substances"

Cyberdépendance : "l'addiction au jeu est aussi féroce que celle aux substances"
La journaliste Giannaccini réalise un dossier sur l’addiction aux jeux en ligne. Un réel problème de société mais aussi de santé publique dans le monde occidental. Nous n’en sommes pas encore là en Algérie quoique le problème de la cyberdépendance – pendant de l’addiction aux jeux en ligne – commence à être évoqué dans notre pays. Une association culturelle a organisé il y a quelques mois dans la commune d’Aghribs et à la maison de la culture Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou une rencontre dédié à ce problème qui commence, à la faveur de la démocratisation croissante d’internat, de se manifester. Cette association culturelle m’avait en ce temps demander d’animer une conférence à ce sujet. Ce que j’avais fait. L’entretien que j’ai accordé à la journaliste parisienne m’a permis d’y revenir, quand bien même, les cyberjeux n’ont pas encore envahi les foyers algériens. Cela viendra, sans doute. C’est pourquoi, je propose cette interview aux lecteurs de mon blog. La voici.
 
1 – En votre qualité de docteur en sciences biomédicales, pouvez-vous me définir ce qu’est l’addiction ? Est-elle à différencier de la dépendance ? Y a-t-il différents types d’usages ?
 
Le terme addiction est d’origine anglaise. Il est le correspondant français de la dépendance qui veut simplement dire que le sujet est en état d’asservissement, d’esclavage, à une drogue dont, après un usage répété, il ne peut plus se passer quand bien même il en a la volonté. L’usage de la substance est toujours générateur de plaisir. C’est pourquoi, il y a une tendance irrésistible à y retourner de façon continuelle pour retrouver ses effets, apaisants ou stimulants, mais surtout pour éviter le malaise que pourrait engendrer son interruption. L’état de manque ou le syndrome de sevrage. A ce stade, il y a une véritable relation de subordination à la substance et la personne dépendante a déjà perdu sa liberté.
 
Les addictions sont nombreuses et leurs conséquences variables selon la substance consommée. Caféine, tabac, alcool, tranquillisants, cocaïne, héroïne, amphétamines, etc., des produits aux effets ravageurs, qui engendrent des désordres physiques et psychiques plus ou moins graves, et qui peuvent à terme mener au décès.
 
Il y a d’autres formes d’addictions. Celles qui sont notamment liées à certaines activités ou comportements. Les addictions aux jeux sont de celles là. Elles sont depuis toujours connues, des pratiques très anciennes et qui concernent, à l’instar des dépendances aux substances, toutes les catégories sociales. Il s’agit généralement de jeux d’argent, la fréquentation assidue des casinos par exemple ou encore les jeux de cartes comme le poker. Ces jeux sont aujourd’hui virtuels et se font sur le Net, la cyberdépendance… Mais il y a également des personnes qui sont « addicts » aux jeux vidéos, en particulier les enfants (les consoles de jeux), mais aussi au sport, etc. « Les drogués sans drogues ». Je pense que nous y reviendrons.
 
2 – Pouvez-vous m’expliquer de façon simple, vulgarisée, ce qu’il se passe dans notre cerveau lorsque nous devenons addict (processus d’addiction) ? 
 
Dans notre cerveau, nous avons ce que l’on appelle un système de récompense et de plaisir. C’est un système actif qui sait tirer profit de ce qui nous entoure, de notre environnement quand il est possible de prendre du plaisir. Ce système qui est couplé avec la mémoire – et qui n’oublie pas les expériences antérieures agréables (et désagréables) – est capable d’inhiber toutes les autres fonctions et activités du cerveau pour ne se consacrer qu’à la recherche du plaisir, en particulier quand une ou des expériences antérieures ont déjà permis de rencontrer cette sensation agréable. La nourriture, le sexe, les drogues et les souvenirs qui leur sont liés sont les priorités de ce système.
 
C’est pourquoi la personne dépendante est entièrement prisonnière de cette logique de recherche du plaisir. Tant que ce dernier n’est pas obtenu, une tension intérieure et un malaise profond habitent l’individu. Toutefois, pour rassurer vos lecteurs, je dois souligner que chacun de nous possède ce système de récompense et que, fort heureusement pour des raisons de fonctionnement (de dysfonctionnement, je devrais dire), l’addiction ne concerne que certains individus.
 
3 – Pouvez-vous me parler de l’addiction sans substance (ou comportementale) notamment la dépendance au jeu ? Qu’est-ce qui fait que le joueur ne peut pas s’empêcher de jouer ?
 
L’addiction sans substance participe de la même logique que la dépendance aux drogues. Si l’on prend l’exemple du jeu, le point de départ réside dans le plaisir que procure le gain. Le sujet est content, excité, euphorique dans les suites immédiates de la victoire ou du gain. Une émotion et une expérience singulières que le sujet veut naturellement reproduire, et c’est ce qui se passe. Le gain et/ou la victoire ne sont pas toujours au rendez-vous mais, parce que la sensation de plaisir est déjà inscrite dans la mémoire et qu’elle est couplée à l’idée d’un possible nouveau succès, la tension monte, l’excitation et l’euphorie avec, à chaque nouvelle expérience. Si le but est atteint, le plaisir est à son comble. Dans le cas contraire, la frustration et le malaise intérieur, qui font suite à l’échec, poussent le sujet à renouveler inlassablement le comportement. Plus tard, celui-ci (le comportement) évolue pour son propre compte, le gain n’ayant plus vraiment d’intérêt et la répétition de l’expérience suffisant, à elle seule, à créer l’état d’euphorie et d’excitation attendu. C’est ce qui se passe notamment chez les enfants qui triturent pendant des heures leurs consoles de jeux pour venir à bout d’un adversaire virtuel à vaincre.
 
De telles situations amènent souvent, si ce n’est toujours, les sujets à la consommation simultanée de drogues. Je pense notamment au tabac et à l’alcool. Un usage presque naturel ( ?) dans ce genre de situations. Si, concernant ces deux substances, la consommation peut être moins fréquente quand la personne joue seule devant son écran, elle est plus ordinaire quand le jeu se déroule en groupe. D’autres fois, les sujets s’adonnent à la consommation de cocaïne ou encore d’héroïne… en particulier quand le jeu se déroule dans des espaces dédiés, clandestins, en dehors de la légalité. L’addiction au jeu se complique dans ces cas d’une ou plusieurs dépendances à des substances. Bien sûr, cela n’est pas systématique et je ne veux pas dire que toutes les personnes dépendantes aux jeux le sont forcément aussi à des drogues. Force est, toutefois, de constater que ces situations sont fréquemment observées.
 
Il faut savoir que l’addiction au jeu est aussi féroce que celle aux substances. C’est une véritable maladie. Les spécialistes parlent d’ailleurs de « jeu pathologique ». Une dépendance fréquente qui concerne en France 1 à 3% de la population adulte pour le jeu sur le Net, avec une plus grande fréquence pour les sujets de sexe masculin (90%). Des sujets qui souffrent de cette situation, qui ont le sentiment d’avoir perdu leur libre arbitre et qui ne peuvent pas choisir de s’abstenir de jouer. Une véritable aliénation. 20% des sujets ont été concernés par des tentatives de suicide et 20% ont commis des délits. Un problème de psychopathologie individuelle mais aussi un réel problème social.
 
4 – Y a-t-il des joueurs « prédisposés » à devenir addict ? Si oui en quoi (personnalité, environnement ?) ?
 
Oui, il y a bien une prédisposition individuelle. Je le disais plus haut, tout le monde ne devient pas addict au jeu ou à une substance, quand bien même la rencontre entre l’individu et la drogue ou le jeu a lieu. J’ai évoqué précédemment le système de récompense. C’est lui qui fait que nous sommes prédisposés ou non à devenir dépendants et pour faire simple, je dirais qu’en réalité tout dépend d’une « hormone », la dopamine, qui fait fonctionner ce système de plaisir. C’est sa concentration dans notre système nerveux qui nous protège ou nous rend vulnérable.
 
Schématiquement, les choses se passent ainsi. Quand la concentration de la dopamine est faible, le sujet a tendance à vouloir l’augmenter parce qu’il n’est pas bien et qu’il est anxieux et apathique. Dans sa quête du bien-être il peut faire la mauvaise rencontre et faire l’expérience avec les copains d’un joint de haschich. Le cannabis, par un mécanisme neurochimique particulier, permet la libération de cette hormone (un neuromédiateur) qui est la dopamine. Le sujet se sent alors bien. Son système de récompense met cette sensation en mémoire et désormais, dès que cet effet s’est épuisé, il sait comment l’obtenir. Même si les mécanismes ne sont pas tout à fait les mêmes pour toutes les substances, héroïne, cocaïne, morphine, amphétamines agissent à peu près comme cela avec une plus ou moins grande libération de dopamine. Mais je le répète, cela se produit particulièrement chez les sujets qui ont un bas niveau de cette hormone dans le système nerveux. C’est pourquoi ils sont prédisposés et qu’une première rencontre avec la substance peut être le point de départ de l’addiction. La prise répétée de la substance engendre à terme un épuisement de l’effet « bénéfique ». Il va falloir augmenter les doses et la fréquence des prises de la drogue. C’est l’accoutumance.
 
Quand l’individu fait l’expérience de la bonne rencontre avec par exemple l’activité physique et le sentiment de bien-être que celle-ci lui procure, il a tendance à renouveler ce comportement. Pourquoi ? Parce que durant l’effort, le sujet fabrique de l’adrénaline mais il produit aussi des endorphines cérébrales (des substances semblables chimiquement à la morphine) qui lui procurent le sentiment de bien-être observé à la suite de cet exercice physique. Cela se passe ainsi avec le marathonien ou encore les sportifs de performance. Des drogués au sport mais des personnes qui sont à l’abri de l’addiction aux drogues.
 
Le même phénomène est observé à l’occasion des jeux ou encore de certains sports de l’extrême, comme le saut à l’élastique ou l’escalade. Des situations de challenge qui mettent en état de tension et d’excitation les individus, avec libération importante d’adrénaline (le cœur bat, la gorge est nouée, etc.) mais aussi une sécrétion d’endorphines en rapport avec le plaisir procuré par l’activité en question.
 
5 – En quoi internet est-il un vecteur de nouvelles addictions ? Comment un jeu comme candy crush, très simple, peut engendrer un comportement addictif (basé sur un système de 5 vies renouvelables après une attente de 30 min, 0,89€ l’achat de vies supplémentaires, niveaux ajoutés chaque mois) ? 
 
Aujourd’hui, la toile occupe une place importante dans la vie quotidienne des personnes qui ont la possibilité, grâce à des réseaux sociaux, de communiquer d’une partie à une autre du monde en temps réel. Elle offre un accès rapide à l’information, une densité du savoir et des connaissances infinies. Voilà des arguments irrésistibles pour aller vers cet instrument… avec les inconvénients qui y sont inhérents.
 
A titre d’exemple, une étude de l’EIAA (European Interactive Advertising Association) a montré que 83 % des sujets ont au moins une activité en ligne pour la recherche et la consultation des mails, pour les réseaux sociaux ou encore la messagerie instantanée et le téléchargement de musique. Cela n’est, bien sûr, pas de l’addiction mais la question qui se pose aujourd’hui est de savoir si les sujets – les jeunes particulièrement – ne sont, à la faveur des nombreux jeux qui se développent sur la toile, piégés et amenés progressivement à être accros à Internet ? La question est de savoir aussi si l’accès à l’information et au savoir – ainsi que les réseaux sociaux – constituent les réelles motivations qui accrochent les jeunes à leur ordinateur, ou est-ce seulement un leurre ? Ce qui est sûr, c’est que le tabac, l’alcool et les drogues dures n’ont plus le monopole de la dépendance. La cyberaddiction est une réalité médicale et sociale. En Suisse, premier pays à créer des groupes de rencontre pour les « drogués d’Internet », 3% des abonnés (50000 personnes) en sont victimes et pour l’anecdote, en Italie, en l’an 2000, un homme a été hospitalisé pour avoir navigué sur le Net, sans interruption durant trois jours et trois nuits.
 
Le Net reste indéniablement une fenêtre sur le monde qui nous entoure et un instrument qui permet à chacun de nous, grâce à la somme d’informations qu’il nous procure, d’avoir le sentiment d’exercer le contrôle sur notre environnement. Parce qu’il nous permet de communiquer, il est un prolongement de nous même mais aussi un lien au monde, aux autres. La satisfaction et le plaisir subséquentes sont intenses. Voilà pourquoi, nous éprouvons le besoin irrésistible d’y aller. Un progrès social aux effets pervers certains, un peu comme le téléphone portable. Un individu a du recourir, au Danemark, à une cure de désintoxication pour avoir été jusqu’à envoyer plus de 200 SMS par jour. Une facture de plus de 2000 euros par trimestre.
 
Comment un jeu comme candy crush peut engendrer un comportement addictif ? Ce n’est pas le jeu qui pose problème, c’est celui qui joue et l’environnement dans lequel se déroule ce jeu qu’il faut questionner. Un peu comme l’addiction au téléphone de ce danois. Est-ce le téléphone portable qui en est responsable ou est-ce le plaisir que procure la possibilité d’envoyer des SMS ?
 
6 – Est-ce qu’un jeu comme candy crush peut-être lié à de la cyberdépendance ? Si oui, pourquoi ?
 
Oui, comme pour tous les jeux qui se trouvent sur Internet, il s’agit de cyberdépendance. Mais peut-être faut-il, pour bien faire comprendre ce que je veux dire, apporter un éclaircissement ? Je crois que nous ne sommes pas cyberdépendant dans l’absolu. Je veux dire que nous ne devenons pas esclave de notre ordinateur ou d’Internet mais plutôt des prestations qui y sont proposées. Plus elles sont diversifiées, plus la curiosité est interpelée et le sujet motivé. Les jeux, le plaisir de gagner, constituent l’une des plus fortes motivations. Les individus vont donc sur Internet pour jouer et gagner. C’est cela l’attrait et c’est là que se situe le risque de développer une addiction. Le fait de pouvoir recevoir un jeu comme candy crush, grâce à la 4G, sur son téléphone portable est le piège idéal. Le jeu fait intrusion chez l’individu, même quand il est en déplacement, dans le bus, le train, la voiture, etc. Le risque de l’addiction (l’incitation à…) poursuit la personne partout où elle va. C’est comme les drogues, elles sont mises à disposition partout dans la cité. Le risque de rencontrer l’une ou l’autre devient plus que probable. Les jeux, quand ils sont offerts gratuitement, ne se feront pas prier. S’il y a, en plus, de l’argent à gagner, la motivation ne peut être qu’exponentielle.
 
7 – La cyberdépendance est-elle reconnue comme une addiction en tant que telle ?
 
La cyberdépendance est aujourd’hui une réalité. Cela est indéniable. La question qui se pose est de savoir si on est dépendant de la même façon d’Internet et des substances ? La réponse est sans doute oui, dans la mesure où dans un cas comme dans l’autre le sujet perd sa souveraineté et est prisonnier d’une substance ou d’un comportement.
 
Une étude américaine (Maryland) qui a porté sur 200 étudiants a montré qu’un sevrage de 24 heures aux réseaux sociaux et aux autres moyens modernes de communication (SMS, téléphone, E-mails, messagerie instantanée…) entraîne l’apparition de symptômes proches de ceux observés lors du sevrage des personnes dépendantes à l’alcool ou aux autres drogues. Un syndrome de manque a été noté, avec une anxiété diffuse, une agitation et une fébrilité. L’interruption de ce lien social a de plus provoqué, chez ces sujets, l’envie irrépressible d’accéder à l’objet de la consommation. Les personnes dépendantes du Net et des réseaux sociaux sont des « drogués sans drogues ». Comme le marathonien a le besoin impérieux de faire son parcours hebdomadaire ou encore l’alpiniste de faire son escalade rituelle, le cyberdépendant doit satisfaire son envie irrésistible de se connecter.
Ne faut-il donc pas s’interroger quand une personne éprouve une sensation de bien-être devant son PC, qu’il ne quitte plus au risque de porter atteinte à ses activités essentielles : étudier, aller à son travail ou encore s’alimenter et dormir ? Ne faut-il donc pas se poser de questions quand la personne éprouve une sensation de vide et est envahie par un malaise indicible quand, pour une raison ou une autre, elle n’a pas accès à son ordinateur ou à son téléphone portable ?
 
Les conséquences sociales de cette addiction sont importantes : appauvrissement de la vie sociale et perturbation des relations familiales et affectives, scolarité désordonnée chez l’enfant et vie professionnelle chahutée par l’absentéisme. Par ailleurs, le manque de sommeil se répercute sur l’état de santé général du sujet. Les réveils sont pénibles, la fatigue et la mauvaise humeur sont constantes. Les maux de tête et de multiples troubles musculo-squelettiques, qui sont habituels dans ces cas, empoissonnent le quotidien de ces personnes.
 
Les états ont pris la mesure du danger. C’est pourquoi ils ont décidé d’agir. Des réflexions ont été initiées en France pour connaître le véritable impact de ces jeux et leurs conséquences en particulier chez les jeunes. Campagnes d’information et de sensibilisation sur les dangers des jeux, limitation de l’accès et généralisation du contrôle parental. Des solutions qui ont été proposées pour éviter les risques. Le gouvernement chinois, quant à lui, a décidé d’interdire l’ouverture de nouveaux cybercafés et de réglementer strictement les monnaies utilisées dans les jeux virtuels. En Corée du Sud, uncouvre-feu pour freiner ce phénomène a été instauré et une réduction drastique des débits, pour rendre le jeu moins attrayant, a été mise en place.
 
8 – Quelle est la stratégie, selon vous, des concepteurs de jeu pour rendre les joueurs « addict » ? Ont-ils une part de responsabilités dans les conduites addictives et la dépendance à certains jeux ?
 
Voilà une question à laquelle je ne suis pas en mesure de répondre. L’objectif des concepteurs de jeux est de vendre leurs produits et pour cela tous les moyens sont bons. Ils ciblent deux types de clientèles : les sujets déjà piégés par leur addiction et ceux qui ne le sont pas encore. Ils ont sans doute une stratégie de marketing pour chacune des catégories de clients et connaissent sans doute ce qu’est la dépendance. Ils travaillent dans le but de la rendre encore plus féroce. Un peu comme les fabricants de tabac qui s’ingénient à rendre la cigarette non seulement plus attractive – par le goût notamment – mais aussi à ajouter à la nicotine les additifs qui accentueront le risque d’en devenir dépendant.
 
Concernant les jeux, le développement des monnaies virtuelles – convertibles en monnaies réelles, faut-il le souligner – a été sans doute un tournant décisif. C’est à partir de là que l’addiction aux cyberjeux a pris une ampleur encore plus inquiétante. Le marché de ces monnaies progresse annuellement de 15 à 20 %, il représenterait plusieurs milliards de dollars. Ce n’est par hasard que les pouvoirs publics chinois ont décidé de réglementer les monnaies utilisées, d’interdire le change des monnaies virtuelles et l’achat de biens de consommation avec celles-ci, et de considérer comme une infraction financière tout entorse à cette réglementation.
 
9 – Aujourd’hui, pensez-vous que nous sommes plus enclins à devenir dépendant en pleine crise économique ? Si oui pourquoi ?
 
Je ne sais pas si la logique de la conduite addictive est sensible à l’environnement économique. En réalité je ne le crois pas. La dépendance est un phénomène qui se déroule à huis clos. Le sujet est prisonnier de son plaisir et il doit le satisfaire coûte que coûte, quand bien même ses conditions économiques ne le lui permettent pas. Comme l’héroïnomane qui fait un casse pour trouver l’argent indispensable à l’acquisition de sa dose, le cyberdépendant peut commettre un délit pour satisfaire son envie d’un téléphone portable adapté aux besoins de la 4G ou encore de la tablette idéale pour naviguer dans la toile. Je le disais plus haut, 20% des cyberdépendants commettent des délits. Vous voyez, il n’est pas certain que la crise économique soit un argument dissuasif.
 
10 – Que pensez-vous du lancement, par la ministre de la jeunesse et des sports, Valérie Fourneyron, d’une étude portant sur les conduites addictives aux médias numériques de l’enfant et de l’adolescent (04/11/13), dans le cadre du plan gouvernemental de lutte contre la drogue et les conduites addictives ?
 
La ministre est médecin. Elle a bien compris les enjeux et je crois aussi qu’elle a saisi le véritable sens qu’un Etat doit donner aux sports. Le département ministériel de la jeunesse et des sports ne doit pas seulement s’occuper du foot ball, du rugby et des médailles qui sont rapportées aux différentes compétitions internationales, des trophées qui caressent le narcissisme d’une Nation. Tout cela est bien, la question n’est pas là. Mais le sport et la jeunesse sont deux arguments à mettre en avant pour construire une société saine et apaisée. Un plan de lutte contre la drogue ne peut justement faire l’impasse sur la jeunesse, au demeurant la population la plus concernée par ce fléau, et sur le sport en tant que vecteur de la convivialité et en tant que promoteur (protecteur, je devrais dire) de la santé des individus. Et j’insiste sur ce dernier point pour dire qu’en matière de prévention et de lutte contre la consommation de drogues, ou même contre la cyberaddiction, l’activité sportive constitue un élément central. Au moins pour les raisons neurobiologiques que j’ai exposées plus haut. Je pense que c’est de ce point de vue que la ministre de la jeunesse et des sports en fait également un argument déterminant de son plan de bataille.
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