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Comment nommer les maladies ?
Comment nommer les maladies ?
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4 août 2014
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Jean-Pierre LELLOUCHE (Pédiatre), 3 articles (Pédiatre)

Jean-Pierre LELLOUCHE (Pédiatre)

Pédiatre
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Comment nommer les maladies ?

Comment nommer les maladies ?

 Une maladie fictive en guise d'introduction. Soit une maladie qui aurait les particularités suivantes : elle serait infectieuse et contagieuse et évoluerait inexorablement vers la mort en 30 jours. On pourrait décrire trois phases faisant chacune très exactement 10 jours. 

Dans la première phase A, le malade éternuerait énormément par salves et présenterait un prurit (ou des démangeaisons) très intense, surtout dans le dos, et l’on découvrirait, là où le prurit est le plus intense, une éruption dessinant des lettres écrivant « je suis une maladie bénigne si on me traite vite ». A cette phase, le malade ne serait pas contagieux et il guérirait rapidement à condition de faire neuf inspirations intenses consécutives en regardant la une du dernier "Canard Enchaîné"...

Dans la seconde phase B, il y aurait toujours éternuements et prurit mais l’inscription serait différente « je suis une maladie bénigne, mais il faut se presser ». A ce stade, la maladie serait très contagieuse et elle guérirait mais après 18 inspirations

Dix jours plus tard, à la phase C, la maladie se caractériserait par une éruption faite de cercles ayant les couleurs de l’arc en ciel autour des coudes et des genoux, puis par une inscription dans le dos « trop tard, c’est foutu » et effectivement, la mort surviendrait inexorablement au 30ème jour quoique l’on fasse. Pendant cette phase C, le malade ne serait pas contagieux.  

Si l’on considère cette maladie, il est très souhaitable de la reconnaître au stade A. Elle est facile à soigner et le malade n’a contaminé personne. Au stade B, le malade commence à contaminer son entourage et il devient un peu moins facile à guérir (tous ne savent pas faire avec énergie 18 inspirations intenses successives) mais il est très important d’en faire le diagnostic. Au stade C, le malade est condamné mais il ne représente plus aucun danger pour quiconque. Il est sans grand intérêt de faire le diagnostic de la maladie qui va l’emporter.

Les signes importants à retenir sont les signes de la phase A : éternuements, démangeaison ou prurit et inscription dans le dos. Les médecins parlent souvent de prurit mais ils savent tous ce que sont des démangeaisons. En revanche, les malades et leur entourage ne sont souvent pas très habitués au mot prurit et si l’on veut qu’ils comprennent les signes et qu’ils sachent eux aussi penser à cette maladie et la reconnaître, il vaut mieux parler de démangeaisons.

La maladie pourrait être alors nommée « Maladie des éternuements associés à des démangeaisons et à l’écriture « je suis une maladie bénigne ». C’est un peu long et un peu lourd, mais cela attire l’attention des médecins et du public sur les signes essentiels.

En revanche, si on retenait les signes de la phase C et si on l’appelait « Maladie des cercles arc-en-ciel autour des coudes et des genoux », on ne soulignerait aucun des signes importants de la phase A et l’on ne ferait que rappeler des signes de la phase C, c’est-à-dire du stade où le diagnostic devient inutile.

Quelques maladies réelles et aperçu de leur appellation.

1. Paludisme et malaria.

On a cru que le paludisme était dû à l’air malsain et on l’a appelé malaria (à partir de l’italien "male" et "aria"), puis on a compris que la maladie était liée à une piqûre d’anophèle et que l’air n’y était pour rien. On le sait de façon certaine depuis plus d’un siècle, or dans les pays de langue anglaise, on continue à nommer malaria cette maladie.

2. Le Sida

Le Sida a d’abord été appelé "cancer des homosexuels" puis "gay immunodeficiency syndrome". Quand on a compris que les homosexuels n’étaient pas les seuls à pouvoir en être atteints, ces dénominations ont été rapidement totalement abandonnées. On parle aujourd’hui de Sida (syndrome d’immunodéficience acquise).

3. La coqueluche. 

On dit souvent, à tort, que la coqueluche tire son nom de ce que la toux évoque le chant du coq. En fait, le coqueluchon est une capuche que les personnes atteintes de grippe mettaient sur leur tête parce qu’elles cherchaient à se soulager de ce mal de tête et de ce fait, on a nommé coqueluche ces grippes. Puis, sans que l’on sache pourquoi, la coqueluche qui désignait la grippe a désigné la maladie que nous nommons aujourd’hui coqueluche [1].

Dans la plupart des langues, la coqueluche est désignée par la toux. Celle-ci peut être " whooping " en anglais pour évoquer la reprise inspiratoire bruyante après la quinte de toux ou " ferina " en espagnol ou "asinina" en italien. En allemand, " keuchhusten " associe la toux et le fait de respirer bruyamment.

Seule la langue française a créé un mot n’ayant à peu près aucun rapport avec les symptômes observés.

 4. Grippe et influenza. 

En français, on parle de grippe et en anglais d’influenza et plus souvent de sa forme abrégée " flu ". Influenza vient de l’italien " influenza di freddo " car l’influence du froid avait été notée dés le 19ème siècle. Dans le Collins Cobuild "flu" est défini ainsi : " Flu is an illness wich is similar to bad cold but more serious ", un mauvais froid mais plus grave. A noter que ce que nous nommons rhume est nommé en anglais " common cold ".

Le froid joue-t-il un rôle dans la grippe ? En 2007, des auteurs publiaient un article ayant pour titre " Influenza Virus Transmission Is Dependent on Relative Humidity and Temperature " [2] où ils écrivainet la phrase suivante : “To our knowledge, we demonstrate for the first time that cold temperatures and low relative humidity are favorable to the spread of influenza virus.” C’est-à-dire que le 19 octobre 2007, ils affirmaient avoir demontré pour la première fois que le froid jouait un rôle dans la transmission. Mais le journal italien "Panorama" [3], rapportant une étude scientifique sérieuse de 2012 [4] conteste ce mécanisme : " Influenza, perchè d'inverno (il freddo non c'entra). Secondo una ricerca americana, la causa principale è l'umidità, che favorisce il proliferare e la trasmissione dei virus." Autrement dit, le froid n’y est pour rien, c’est l’humidité qui favorise la transmission du virus.

5. Angine

Angine vient de "angere" qui veut dire serrer, étrangler. Lorsque quelqu’un a cette atteinte de la gorge, il peut éprouver l’impression qu’on le serre ou qu’on l’étrangle. Il ne s’agit pas d’un fait objectif et objectivable. Un médecin peut voir que la gorge est rouge, il peut remarquer que cette gorge rouge s’accompagne de fièvre et de ganglions, mais il ne peut pas « voir » une angine.

Très souvent des radiologues disent, en regardant une radio, qu’il y a un cancer ou une tuberculose, oubliant qu’on ne « voit » pas un cancer ou une tuberculose sur une radio. On voit des images qui, compte-tenu du contexte, compte-tenu de l’histoire clinique, font penser au radiologue que l’explication la plus probable de cette anomalie est un cancer ou une tuberculose.

Quelques remarques et recommandations

Il me semble très souhaitable que les noms des maladies veuillent dire quelque chose et que ce quelque chose soit compréhensible par tous. Idéalement, un nom de maladie devrait être évocateur, utile à la reconnaissance de la maladie, utile à sa non diffusion.

Il est très souhaitable que dans chaque pays les maladies soient nommées dans la langue du pays. Si la grippe est influencée par le froid, il peut être compréhensible qu’elle soit nommée "influenza di freddo" en Italie, mais il est très bizarre d’entendre des locuteurs de langue anglaise dire "influenza" et plus bizarre encore de les entendre dire « flu », abréviation dont ils ignorent le plus souvent l’histoire.

Lorsqu’il est démontré qu’une maladie n’est pas liée à l’air mauvais mais à une piqûre d’anophèle, il n’est pas acceptable de l’appeler "malaria". Les noms choisis ne doivent pas être considérés comme intouchables. Les dénominations liées à des idées fausses doivent être abandonnées.

Certains médecins ont eu un rôle important dans la description d’une maladie. Cela ne justifie pas que l’on parle de maladie de Basedow, d’Addison et d’Osler. Ces appellations ne veulent rien dire, même si ces hommes sont très estimables. Mais lorsque l’appellation célèbre la mémoire d’un raciste [5] ou un officier supérieur nazi [6], ce type de dénomination est inacceptable

Mais si je souhaite que les maladies ne soient pas nommées par le nom de leur découvreur, ce vœu n’a rien d’absolu. Des médecins ont donné le nom de "syndrome du pantin hilare" ou "happy puppet syndrome" à une maladie génétique qui n’a rien de drôle. Aujourd’hui, on parle de syndrome d’Angelman, ce qui n’est pas génial mais qui est moins atroce que ces dénominations cruelles.

Le nom donné à une maladie devrait être utile et si pour une raison quelconque la maladie a été mal nommée, il est souhaitable de modifier son appellation.

POST-SCRIPTUM


SOURCES

  • [1] Dictionnaire Littré en ligne 
    [2] Lowen AC1, Mubareka S, Steel J, Palese P. Influenza virus transmission is dependent on relative humidity and temperature. PLoS Pathog. 2007 Oct 19;3(10):1470-6.
    [3] Panorama (23.01 2013) Influenza, perchè d'inverno (il freddo non c'entra)
    [4] Yang W, Elankumaran S, Marr LC (2012) Relationship between Humidity and Influenza A Viability in Droplets and Implications for Influenza’s Seasonality. PLoS ONE 7(10)
    [5] John Langdon Down voyait dans la trisomie 21 ou mongolisme, qui a été appelé autrefois syndrome de Down, la résurgence des caractéristiques d’une race inférieure, "d'une dégénérescence". 
    [6] Hans Reiter était membre actif du parti Nazi depuis 1931 et a été nommé responsable de l'Office de la santé du Reich pendant la Seconde Guerre mondiale. Il était également membre des SS. Le syndrome de Fiessinger-Leroy-Reiter ou maladie de Reiter, décrit en 1916, a été débaptisé de ce fait, portant désormais le nom de syndrome oculo-urétro-synovial 
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