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Afflux de Chouettes épervières dans le nord de l’Europe
Afflux de Chouettes épervières dans le nord de l'Europe
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4 décembre 2013
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Ornithomedia, 6 articles (Site sur l'Ornithologie)

Ornithomedia

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Afflux de Chouettes épervières dans le nord de l’Europe

Afflux de Chouettes épervières dans le nord de l'Europe

Depuis le mois de septembre 2013, des centaines d’oiseaux ont été vus dans le sud de la Scandinavie, et l’un a même atteint les Pays-Bas.

Certaines années, des chouettes nordiques comme le Harfang des neiges ou les Chouettes lapone, épervière et de Tengmalm, qui vivent normalement dans la toundra ou la taïga, arrivent en nombre en automne et en hiver dans des régions plus méridionales, chassant alors parfois le long des routes ou dans les champs. Depuis le mois de septembre 2013, de nombreuses Chouettes épervières (Surnia ulula) sont arrivées dans le sud de la Scandinavie, avec par exemple 600 oiseaux notés dans le centre et la partie méridionale de la Finlande entre le 1er septembre et le 10 novembre. Certains ont atteint l’Estonie (32 oiseaux), la Lituanie (au moins 5), la Pologne (trois), le Danemark (2), l'Allemagne (un) et même les Pays-Bas (un). Dans ce dernier pays, une Chouette épervière a été découverte le 12 novembre le long d'une voie ferrée à Zwolle, dans la province d’Overijssel. Elle est devenue une "vedette", attirant près de 500 observateurs et passant même à la télévision ! Elle était encore présente le 26 novembre.
Après une présentation de cette espèce et de certains aspects de sa biologie, nous décrivons cet afflux et nous essayons de présenter les explications possibles.

La Chouette épervière (Surnia ulula)

Chouette épervière (Surnia ulula)

Chouette épervière (Surnia ulula), Rockneby, Kalmar (Suède), janvier 2013.
Photographie : Dan Frendin / Wikimedia Commons

Envergure : 74-81 cm
La Chouette épervière a une longue queue, des ailes étroites et un dessous blanc finement barré de noir qui évoquent un épervier, d'où son nom. Le dessus est brun foncé tacheté de blanc, avec la nuque et les épaules pâles formant des "bretelles" chez l'oiseau posé vu de dos. La face est blanchâtre bordée de noir. Les yeux sont jaunes. La femelle est un peu plus grande que le mâle.
Le juvénile a les parties supérieures gris-brun moins marquées de blanc.
Son cri d'alarme est un "kikikikiki" chevrotant (écoutez un enregistrement). Le chant, émis à la fin de l'hiver et au printemps, est un trille long à rythme rapide "lululululullu" suivi d'une longue pause (écoutez un enregistrement).
Son aire de répartition est circumboréale et s'étend de la Scandinavie au Canada.

On distingue trois sous-espèces :

  • S.u. ulula de la Scandinavie à la Sibérie
  • S.u. tianschanica du centre de l’Asie au nord de la Mongolie (légèrement plus grande que la sous-espèce nominale, plus noire sur le dessus avec des taches blanches plus petites)
  • S.u. caparoch de l'Alaska à Terre-Neuve (plus foncée).

Quelques éléments de biologie

Ce rapace niche dans la taïga jusqu’à la limite des arbres, souvent dans des zones assez ouvertes. Il affectionne ainsi les secteurs récemment brûlés, touchés par des maladies (trois couples ont été trouvés en 1996 en Nouvelle-Écosse au Canada dans une zone dévastée par une chenille, la Tordeuse des bourgeons de l'épinette), près des marais et en bordure de clairières. Elle peut aussi vivre dans les coupes forestières. Elle est souvent vue posée sur un poteau ou un arbre mort.
La Chouette épervière est largement diurne. C'est une espèce sédentaire mais dont les effectifs sont fluctuants : certaines années, des oiseaux descendent au sud de leur aire de répartition normale.
Elle se nourrit de petits rongeurs (campagnols surtout) et d'oiseaux (grives, parfois des lagopèdes). C'est une espèce nomade qui suit dans la taïga les pics de population de campagnols pour nicher.
Elle stocke une partie des proies capturées, ce qui l'aide à survivre lors des hivers difficiles et lui permet de profiter des augmentations soudaines de nourriture : des biologistes ont fourni des proies à quatre chouettes durant les hivers 2001 et 2005 dans le nord-est du Minnesota (États-Unis), et ils ont constaté qu'elles en avaient caché 93 %.
Son principal prédateur en Scandinavie est le Grand-duc d'Europe (Bubo bubo). En Amérique du Nord, le Grand-duc d'Amérique (Bubo virginianus) et l'Autour des palombes (Accipiter gentilis) la considèrent aussi comme une proie. En décembre 2004, une Chouette lapone (Strix nebulosa) a été vue dans le Minnesota (États-Unis) emportant une Chouette épervière dans ses serres !
Elle niche dans un trou d'arbre ou dans un ancien nid de rapace. 

"L'invasion" de l'automne 2013

Invasion de Chouettes épervières (Surnia ulula) durant l'automne 2013

"Invasion" de Chouettes épervières (Surnia ulula) dans le nord de l'Europe durant l'automne 2013 : en violet, l'aire de reproduction. Les flèches bleues indiquent les mouvements vers le sud de la Scandinavie et le nord des pays baltes. Les points bleus signalent quelques données d'oiseaux isolés, et le point rouge indique la position de l'oiseau de Zwolle aux Pays-Bas.
Carte : Ornithomedia.com
Depuis le mois de septembre 2013 et jusqu’en novembre au moins, un nombre nettement plus important de Chouettes épervières que lors d’une année normale a été noté dans le nord de l’Europe :
 
  • en Finlande, près de 600 oiseaux ont été comptés dans le sud et le centre entre le 1er septembre et le 10 novembre ;
  • en Norvège, dans un article publié le 9 novembre sur le site web Forskning.no, Hans Petter Kristoffersen précise que des Chouettes épervières ont été signalées dans de nombreuses régions du pays et qu'il en a lui-même vu une à Mosvik (Nord-Trøndelag) au début du mois de novembre. Une "légère invasion" a aussi été signalée dans les îles Lofoten ;
  • en Suède, plusieurs observations sont reportées chaque jour (parfois plus de dix) sur le site web du Reportsystem For Birds, dont une proportion significative dans l’Uppland, au nord de Stockholm ;
  • en Estonie, 32 Chouettes épervières ont été vues cet automne, un chiffre élevé pour ce petit pays (le chiffre maximum est de dix lors d'une saison normale) (lire Séjour ornithologique en Estonie du 20 au 24 mai 2004) ;
  • en Lituanie, au moins cinq oiseaux ont été signalés entre le 28/09 et le 26/11 sur Latvijasputni.lv, à l’est du golfe de Riga et dans le sud-ouest du pays ;
  • en Pologne, trois oiseaux ont été trouvés en octobre et au début du mois de novembre dans la Mazovie (Lutobrok, Powiat Pułtuski et Pniewo), au centre-est du pays ;
  • au Danemark, une chouette était présente le 3 novembre à Store Hareskov (Gladsaxe, Hovedstaden) et une autre le 10 et le 16 à Råbjerg Plantage ;
  • en Allemagne, un individu a été vu le 10 novembre au moins à Gristede en Basse-Saxe ;
  • aux Pays-Bas, une Chouette épervière été découverte à Zwolle le 12 novembre (quatrième donnée nationale) par une conductrice de trains, Anne Reitsma, alors qu'elle vérifiait un signal défectueux ; elle était posée sur un câble. Elle l'a signalée sur Waarneming.nl, mais la donnée a été ignorée en raison de l'absence de détails et de la rareté de l'espèce. Elle a été revue par hasard le 24 novembre par Jos Schouten, qui l'a signalée sur Twitter, ce qui a attiré des ornithologues locaux. Elle était souvent vue posée sur les poteaux le long de la ligne de chemin de fer, à proximité de la station-service BP et était encore là le 26 novembre, pour la plus grande joie des nombreux observateurs (près de 500) venus l'observer. Des reportages ont même été diffusés à la télévision néerlandaise !

D’autres afflux dans le passé



Chouette épervière (Surnia ulula), Zwolle (Pays-Bas), le 25/11/2013.
Vidéo postée par Kraanvogel2011 sur Youtube

Des afflux de Chouettes épervières ont bien sûr déjà été signalés dans le passé, en Amérique du Nord et en Europe. Le Minnesota a par exemple connu au cours de l'hiver 2004-2005 une forte invasion qui a débuté au début du mois d'octobre : 475 oiseaux ont été vus entre octobre 2004 et juin 2005, un chiffre très largement supérieur à ceux des années précédentes (le dernier maximum était de 190 oiseaux, en 2000-2001). Un oiseau dans le Wisconsin a attiré près de 1000 observateurs ! Ce même hiver, le nombre de Chouettes de Tengmalm (Aegilius funereus) et lapone (Strix nebulosa) (4 500 oiseaux, soit 10 fois le précédent record !) avait aussi très fortement augmenté.
En 2007, 164 oiseaux avaient été signalés en sept jours en Finlande : à titre de comparaison, seuls 171 avaient été comptés entre le 31 août et le 31 décembre 2005 dans le sud du pays, pourtant une bonne année.

Quelques remarques dans les "zones d’invasion"

Lors de l’invasion de 2004-2005 aux États-Unis (qui a aussi touché le Canada), les plus fortes concentrations de chouettes avaient été notées dans les tourbières boisées (42 oiseaux avaient par exemple été comptés dans la tourbière Sax-Zim lors du Christmas Bird Count de 2004), mais de nombreux individus chassaient aussi le long des routes et des autoroutes, défendant leur territoire de chasse contre les intrus (autres chouettes, buses). Une chouette trouvée le 24 décembre 2004 dans l'Iowa est resté jusqu'au 2 avril 2005, chassant le long de la Highway 65.
Le taux de mortalité constaté de la Chouette épervière dans le Minnesota durant l’hiver 2004-2005 était bien plus bas que celui de la Chouette lapone, avec seulement 15 oiseaux trouvés blessés ou morts sur 475 observations, contre 800 Chouettes lapones sur 4 500 comptées. La principale cause de mortalité était la collision avec un véhicule.
Le 10 janvier 2013, un oiseau épuisé a été recueilli au nord de Francfort en Allemagne.

Des invasions liées aux cycles de population de petits rongeurs



Chouette épervière (Surnia ulula), Lutobroke, Pologne, le 9/11/2013.
Vidéo postée par Oliwier Myka sur Youtube

Plusieurs études ont établi un lien entre les mouvements de plusieurs espèces de chouettes nordiques et l'abondance des rongeurs dont elles se nourrissent. Les arrivées d’oiseaux au sud de l’aire de répartition normale seraient liées aux fluctuations des populations de petits mammifères, essentiellement des campagnols du genre Microtus : tous les 3 à 5 ans, leurs effectifs sont parfois multipliés par 100 voire 200 ! Ce phénomène est dû à la conjonction de nombreux facteurs (végétation, prédation, climat…) dont le détail reste encore mal compris. Entre deux pics, leurs populations s’effondrent et les chouettes sont alors contraintes de se déplacer vers des zones moins touchées.
En Amérique du Nord, on a constaté que les arrivées hivernales de plusieurs chouettes nordiques au sud de leur aire normale de répartition correspondaient aux années de faible densité de Campagnols boréaux (Myodes rutilus), dont le cycle de population dure quatre ans. Des chercheurs canadiens ont découvert que les incursions périodiques de Chouettes de Tengmalm dans l’est de l’Amérique du Nord étaient liées à un effondrement des populations de Campagnols boréaux. Des biologistes québécois des universités de Rimouski (UQAR) et de Chicoutimi (UQAC) sont arrivés à la même conclusion en examinant la structure d’âge des chouettes capturées en migration à Tadoussac en fonction de l'abondance des petits rongeurs à la fin de l’été dans la forêt boréale. Et selon des observations rapportées par les ornithologues amateurs, les incursions de Chouettes lapone et épervière seraient synchronisées avec celles de la Chouette de Tengmalm.
Une étude menée dans le Yukon au Canada entre 1987 et 1993 a montré que les effectifs de Chouettes épervières n'étaient pas influencés par une explosion démographique des rongeurs du genre Clethrionomys mais par des modifications des densités de campagnols du genre Microtus et de Lièvres d'Amérique (Lepus americanus) ; ces derniers suivent un cycle de neuf à dix ans dans les régions nordiques.
La synchronie entre la densité de reproduction des chouettes nordiques et les cycles des rongeurs serait plus forte en Scandinavie qu'en Amérique du Nord : on a ainsi montré en Finlande que le nombre de couples de Chouettes de Tengmalm était corrélé à la densité de campagnols lors de l'automne précédent et du tout début du printemps, mais pas à celle du printemps de l’année d’avant.
Les températures basses peuvent aussi pousser les chouettes à se déplacer vers le sud, surtout si elles se combinent avec une faible densité de rongeurs. L'épaisseur de la couverture neigeuse rend difficile la recherche des proies. Toutefois, l'habitat forestier de la Chouette épervière est généralement moins couvert de neige que des milieux plus ouverts (cultures, prairies), et elle a donc moins besoin de partir vers le sud que d'autres rapaces nordiques comme la Buse pattue (Buteo lagopus) qui chassent plutôt dans les zones dépourvues d’arbres.
Les mâles adultes de Chouettes épervières seraient moins prompts à se déplacer sur de longues distances en automne et en hiver que les juvéniles et les femelles : en effet, ils évitent de s'éloigner de leur territoire et du site de nidification. Il est toutefois très difficile de distinguer les sexes sur le terrain.

Une bonne année pour la reproduction de l'espèce ?

Comme nous l'avons indiqué plus haut, les effectifs de Chouettes épervières fluctuent de façon importante d'une année sur l'autre : l’analyse de données de baguage récoltées en Finlande sur 30 ans a permis de repérer quatre pics de population (en 1974, 1977-1978, 1982-1983 et 1988-1989), espacés les uns des autres de trois à sept ans. Dans un article publié le 9 novembre sur le site web Forskning.no, Hans Petter Kristoffersen précise que les invasions automnales de Chouettes épervières en Norvège ont lieu après une bonne reproduction. C'est aussi ce que l'on avait constaté en 2008 lors de la grande irruption d'Harfangs des neiges (Bubo scandiacus) en Europe et en Amérique du Nord (lire L'hiver 2008-2009 sera-t-il un "hiver à harfangs" ?).

Des effets du réchauffement climatique ou du stress des rongeurs  ?

Le réchauffement climatique pourrait perturber (réduire) de façon imprévisible les cycles de vie des rongeurs boréaux et donc les mouvements des rapaces qui s'en nourrissent. Mais selon une étude menée depuis 2012 sur l’Île Bylot (parc national canadien Sirmilik) par Dominique Fauteux (Université Laval) sur les populations de Lemmings bruns et variables (la Chouette épervière se nourrit plutôt de Campagnols boréaux, mais leur population suit aussi des cycles), ce serait la forte prédation (exercée par les mustélidés, les oiseaux et les renards) qu'ils subissent pendant leur pic d'abondance qui stopperait net et renverserait même la croissance de leurs effectifs. Et le stress vécu par les survivants accentuerait le phénomène de décroissance de leur nombre les années suivantes.

SOURCES

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