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Inceste : elle ose témoigner, pour lever le tabou
Inceste: elle ose témoigner, pour lever le tabou
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25 novembre 2011 | 3 commentaires

Inceste : elle ose témoigner, pour lever le tabou

Inceste: elle ose témoigner, pour lever le tabou

Parce qu’il est tabou, l’inceste est encore largement répandu. Deux millions de français avoueraient en avoir été victimes. Survivante de l’inceste, Melody Moore, elle, a décidé d’en parler, même si sa famille ne la croit pas. Dans son livre « La Force d’avancer » écrit sous pseudonyme, elle explique comment elle avait « oublié » son viol à l’âge de 8 ans et déroule les fils de son histoire pour tenter de comprendre ce qu’il lui est arrivé.
A destination des victimes d’inceste, et du grand public, le témoignage de Melody vise à lever le voile sur ce crime « sans preuve et sans cadavre », pour qu’il ne soit plus passé sous silence…


En publiant votre témoignage, quelles sont vos principales motivations ?

 
Au tout début, je voulais seulement laisser une trace écrite à mes enfants de mon passé et de mon analyse de notre famille, afin qu’ils sachent d’où ils viennent, et que des choses importantes soient ainsi clairement transmises... pour en finir enfin avec les non-dits et les secrets. Ensuite, je me suis dit qu’un tel témoignage pourrait peut-être aider des victimes (ou survivantes plutôt !) de l’inceste, comme je l’ai été moi-même car les expériences et histoires de vie des autres m’ont fait avancer, prendre conscience, réfléchir, lâcher des choses. C’est plus facile de pleurer sur autrui que sur soi-même !
 
Ce n’est qu’après la publication de mon témoignage que je me suis rendue compte de deux choses :
- Si je me suis allégée en écrivant, je peux encore davantage exorciser mes peurs, me confronter à ce passé, et progresser dans mon cheminement, en parlant de ce témoignage, de mon histoire.
- J’ai besoin de transmettre aux non-connaisseurs du viol et particulièrement du viol par inceste, des informations permettant de mieux leur faire comprendre ses conséquences concrètes sur toute une construction de vie et sur la santé. Je me suis rendue compte que beaucoup d’idées reçues circulent dans le grand public, alors que de l’autre côté les victimes se cachent, taisent leur passé parce qu’elles se sentent souvent incomprises, reléguées, mal vues et honteuses si elles le disent. J’ai envie de dire aux premiers : « Soyez tolérants ! » et aux seconds : « Osez parler pour que les gens se rendent enfin compte à quel point l’inceste est répandu ! »
 

Vous n’avez compris que très tard, à plus de 40 ans, que vous aviez été victime d’inceste. Comment expliquer ce cheminement de presque trente années, vers la prise de conscience ?

 
Pendant une trentaine d’années, j’ai cheminé bien inconsciemment vers cette prise de conscience de l’inceste en me « revictimisant » sans arrêt  : je choisissais systématiquement des compagnons de vie discrètement, mais efficacement pervers, avant de m’en rendre compte ... mais seulement sur la fin de la relation. Ces choix bien malheureux m’ont fait réfléchir peu à peu au pourquoi ; ils me ramenaient à mon père. Mais c’est surtout un choc qui a réveillé ma mémoire traumatique et qui m’a conduit à tout mettre à plat : tous les aspects de ma vie, tous mes choix, tous mes problèmes récurrents (les dépressions régulières notamment). Et puis j’ai confronté mes doutes aux informations données par mes sœurs et ma mère. En même temps que je tentais de recoller les morceaux de cette mémoire éclatée, tout mon corps et mon inconscient se sont mis à me parler : beaucoup de somatisations et beaucoup de rêves et de cauchemars depuis 3 ans.
 
 

Beaucoup de victimes sont-elles frappées par une sorte d’amnésie ? 

 
Oui, j’ai remarqué que beaucoup de victimes d’inceste que je fréquente à « Survivants de l’Inceste Anonymes », à « SOS Viol-CFCV » et à « Le Monde à Travers un Regard » ont connu une sorte d’amnésie ; cela m’avait beaucoup étonné et en même temps rassuré sur mon cas, au début de mes propres remontées. L’explication est que l’inceste est totalement aberrant pour la pensée, et que l’amnésie (le « déni » disent les professionnels) est le seul moyen pour survivre et grandir, malgré tout, au sein d’une famille dans laquelle on se donne l’illusion d’être protégés. Enfin il ne faut pas oublier que l’inceste est d’abord et avant tout, un phénomène d’emprise psychique ; et il m’a longtemps été impossible de faire confiance à mes idées, à mes sentiments parce que j’étais dans la confusion. Bref, il valait mieux se « mentir » pour survivre.
 

En quoi l’inceste que vous avez subi à 8 ans, même si vous n’en aviez pas conscience, a-t-il eu un impact sur le reste de votre vie et sur votre personnalité ?

 
L’inceste a eu un impact sur toute ma vie, dans ses plus infinis détails et dans mes plus grands choix ; le choix de mes compagnons, le choix de mon métier, enseignante, (au fond, je voulais sauver les enfants !) , la décision d’adopter mon second enfant, même si j’ai d’abord eu une fille dite « biologique (une façon de couper une lignée), des déménagements fréquents (une façon de me réimposer une perte de repères), la décision il y a quatre ans de changer de prénom (j’avais le même que mon père avant de m’appeler Melody), les fréquents malaises, les variations de poids à plus ou moins 15-20 kilos sur 6 mois-un an.
Il a aussi eu un impact sur ma personnalité  : le refus de ma féminité pendant très longtemps, une identité fracturée, une personnalité très adulte et extravertie côtoie une personnalité d’une enfant qui n’a pas grandi du tout, la capacité à être super forte et à réaliser des choses incroyables, mais une tendance aussi forte à détruire ce que j’avais réussi, l’impression de ne pas être légitime, de ne pas être à ma place, la culpabilisation pour tout et n’importe quoi.
 

Des dépressions récurrentes à partir de 12 ans, des crises de boulimie, l’addiction au tabac, etc. Ces troubles étaient-ils directement liés au drame que vous aviez subi dans votre enfance ?

 
Oui, ces troubles y étaient directement liés ; je m’en suis rendue compte parce que depuis que l’inceste s’est réveillé en ma conscience, j’ai réussi à comprendre, à faire des liens... et je n’ai pas fini :
- les dépressions me permettaient de revivre, bien inconsciemment, ce que j’ai vécu à la suite des agressions : l’envie de mourir, le sentiment de n’être moins que rien, de ne pas exister.
- les crises de boulimie : elles viennent contrecarrer toute mes tentatives de libération, d’allègement, elles étouffent mes émotions, mon désespoir, mes peurs. Par exemple, je fais beaucoup de crises de boulimie après une interview.
- l’addiction au tabac : c’est un peu brutal à dire, mais quand j’ai compris, grâce à un énième rêve interprété avec ma psychologue, que la consommation de cigarettes avait à voir avec des fellations imposées, j’ai arrêté de fumer trois paquets par jour, d’un coup et sans aucun médicament.
 

Vous avez fait appel à des psy, kiné, groupes de paroles et même voyantes, pour soigner votre mal-être. Quelles thérapies vous ont le plus aidée ?

 
Aucune thérapie ne m’a le plus aidée. C’est toutes en même temps mais avec la parole au centre. Les psychothérapies basées sur la parole, la recherche de sens dans ma vie et dans mes symptômes, le partage d’une parole sans aucun tabou sont au cœur de ma reconstruction. Mais cette reconstruction passe par la fragilisation, la déstabilisation. L’action sur mon corps, en parallèle, me paraît aussi très importante. J’ai aussi commencé l’EMDR mais ce n’est pas encore possible de traiter le traumatisme parce qu’il y a une trop grande intensité émotionnelle chez moi. Malheureusement, tout cela coûte cher car beaucoup de ces techniques thérapeutiques ne sont pas remboursées ; ce n’est pas évident.
 

Vous analysez longuement l’histoire des membres de votre famille, sur plusieurs générations. En quoi le contexte familial dans lequel vous avez grandi, a été propice à l’inceste ?

 
Le contexte familial dans lequel j’ai grandi a été favorable à l’inceste parce que, depuis plusieurs générations, des femmes victimes ont toujours gardé ce secret. Elles se sont « revictimisées » sans le savoir en épousant un mari pervers qui a pu exercer sa perversité et sa volonté de puissance absolue sur les enfants, et en ne protégeant en aucune façon leurs filles contre d’éventuels agresseurs intrafamiliaux (le plus souvent) ou extra-familiaux. C’est un peu l’association de deux familles qui dysfonctionnent et qui s’attirent comme des aimants à pôles inversés.
Ensuite, l’inceste s’est poursuivi de génération en génération parce qu’il était enfermé sous une dalle de silence que, pendant longtemps, personne n’a eu la force de soulever , au risque d’être directement exclu, rejeté...ce qui est terriblement violent.
J’ai aussi remarqué, en discutant beaucoup avec d’autres personnes, que l’inceste est une ambiance éducative : un manque de limite en ce qui concerne l’intimité (celle de mes parents était connue de nous cinq dans ses grandes lignes par exemple) ; un manque de cohérence dans les interdits (le « faites ce que je dis pas ce que je fais »), une communication qui n’en est pas une, qui est viciée, et qui m’a longtemps fait tourner en rond quand je voulais être sincère ; et puis le repli sur soi (dans ma famille, il était admis qu’on était supérieur à tout le monde !).
 

Comment expliquez-vous que de vos proches n’ait aucun souvenir de ce qu’il s’est passé dans cette chambre d’hôtel où vous étiez pourtant plusieurs membres de la famille à dormir ?

 
Comment j’explique le manque de souvenirs de la majorité des membres de ma famille autour de cette nuit d’hôtel ? Que trois de mes sœurs ne se souviennent pas de ce qui s’est passé, je peux le comprendre. Le déni est une protection psychique (comme il m’a longtemps protégé d’ailleurs). Car accepter la réalité pour elles, c’est accepter que mon père a été capable de violer leur sœur : impossible et trop violent. Accepter la réalité c’est aussi accepter de reconnaître que cette famille fondée, d’après la « propagande » sur l’amour, n’en est en fait pas une. Que ma dernière sœur se le soit rappelé en lisant mon manuscrit et qu’elle ait eu des flashs depuis, je l’explique par le fait que, comme pour moi, son cerveau était prêt à recevoir cette information et à la libérer peu à peu ; elle est très déstabilisée depuis. Que ma mère affirme que nous ne nous nous soyons jamais rendus dans cet hôtel, ça, je ne me l’explique pas. ..

 

Qu’est-ce que cela aurait changé dans votre vie si vous aviez pu dénoncer votre père lorsque vous étiez enfant ?

 

Si j’avais pu dénoncer mon père quand j’étais enfant, j’aurais souffert encore plus violemment mais j’aurais pu me reconstruire plus vite ; mais aurais-je supporté la confrontation, ses négations ? Et aurais-je supporté le rejet familial ? Je pense en toute sincérité que je n’étais pas assez forte pour survivre à une telle dénonciation ; je pense que je me serais suicidée. Car la remontée des souvenirs de l’inceste se fait pour moi aujourd’hui dans une période où, quelque soient mes souffrances, je ne me suiciderai pas, car je suis responsable de mes deux enfants. En plus, à l’époque, la parole des enfants n’était pas du tout accueillie comme aujourd’hui alors je ne pense pas que j’aurais trouvé un soutien propre à me maintenir en vie.

 

Quel conseil donneriez-vous à un enfant victime d’inceste ?

 
Je ne l’inciterai pas à parler mais seulement lorsqu’il serait prêt, car cela peut être trop dangereux pour lui ; à tel point qu’aujourd’hui, des enfants parlent et puis se rétractent car c’est très difficile, en tant qu’enfant, de perdre une famille. Une fois que j’aurais signalé cet enfant aux autorités (la loi l’impose à tout citoyen), je prierais pour qu’il soit vraiment bien entouré, suivi, écouté, compris. Et je lui dirais aussi que cela m’est arrivé, afin qu’il se sente moins seul, moins différent, afin qu’il voit que l’on peut vivre après un inceste.
Mais surtout, je lui ferai le cadeau de lui renvoyer une image positive de lui-même, lui faire remarquer ses qualités, lui faire remarquer qu’il est plein de ressources. Car, fatalement, un inceste offre à sa victime une force de destruction très négative mais aussi le déploiement d’immenses talents.
 
Propos recueillis le 23/11/2011.
L.P

POST-SCRIPTUM

  • La Force d’Avancer par Melody Moore
    240 pages – 14.90 euros- Les Nouveaux Auteurs
    « Pour éviter toute poursuite judiciaire, le livre est publié sous pseudonyme (Melody MOORE) et tous les noms ont été changés. »
    image
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Commentaires
0 vote
(IP:xxx.xx5.55.146) le 28 novembre 2011 a 02H23
 (Visiteur)

Merci.pour ce témoignage digne est sobre.

0 vote
par annick (grenoble) (IP:xxx.xx6.159.245) le 28 novembre 2011 a 13H50
annick (grenoble) (Visiteur)

Merci à Melody pour son témoignage. Effectivement cela aide de savoir qu’on n’est pas seule, à ne pas se souvenir de l’indiscible. C’est à 40 ans que j’ai également découvert ce qu’il m’était arrivé dès mon plus jeune âge. Un mal être constant , le poid d’un non dit, des sursauts au moindre bruit, une terreur devant des haussements de voix, le besoin vital d’être reconnue, apréciée, un sentiment d’impuissance, la croyance que les autres valent mieux que moi, 4 ans de thérapie m’ont convaincu que je ne rêvais pas, j’ai vraiment subit humiliations, violences physiques dont inceste. Une histoire qui se répétait depuis au moins deux générations. Il aura fallut que je sois mère de famille pour m’en rendre compte. "Notre corps ne ment jamais" d’Alice Miller que j’ai lu d’une traite en pleurant m’a révélé ce que je sentais au plus profond de mon âme. Du coup j’ai lu avidement toutes ses oeuvres, par soif de comprendre pourquoi, par soif de mener une enquête. Les lectures et les stages effectués à l’école d’Isabelle Filiozat, m’ont aidé à me reconstruire. La thérapie Emdr était effectivement difficile à vivre, mais m’a libéré, m’a donné de l’assurance. Je suis actuellement un cursus de CNV (communication non violente) car je sentais que j’avais besoin d’outils pour mieux communiquer, après l’état des lieux d’ une enfance difficile avec des repères faussés ou pour survivre il ne faut rien ressentir. Bref je compte lire avec intérêt "La force d’avancer".

0 vote
par Victor Khagan (IP:xxx.xx1.175.38) le 7 décembre 2011 a 18H57
Victor Khagan (Visiteur)

Merci Annick, pour avoir cité Alice Miller qui aide immensément toutes les personnes en souffrance : "L’enfance est le sol sur lequel nous marchons toute notre vie." (Lydia Luft).

Comme Suzanne Forward décrit si bien Les Parents Toxiques dans son merveilleux livres, ces parents qui, parfois, sont de véritables criminels à l’égard de leurs enfants. Être parents est facile, aimer ses enfants beaucoup moins : sur les milliards de gens qui ont des enfants, nombreux sont d’horribles parents.

Sachons, par ailleurs, que les victimes du système prostituteur sont toutes et tous victimes d’inceste ou d’agressions sexuelles répétées : luttons donc ensemble pour l’abolition du système prostituteur, contre l’esclavage sexuel et contre le trafic d’êtres humains.

Victor Khagan.