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Education alimentaire à l’école : par qui et comment ?
Education alimentaire à l'école : par qui et comment ?
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27 janvier 2011
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CERIN, 24 articles (Recherche en Nutrition)

CERIN

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Education alimentaire à l’école : par qui et comment ?

Education alimentaire à l'école : par qui et comment ?

« Le rôle de l’école (…) dépend de ce que l’on entend par “éducation” : si c’est envisager d’enseigner l’alimentation au même titre que l’acquisition de la lecture, de l’écriture, des mathématiques ou de l’histoire, notre réponse est : “non”. Si c’est offrir à l’enfant les meilleures conditions, le meilleur cadre pour qu’il puisse développer ses richesses et ses capacités, notre réponse est : “oui” » Marlène Dreyfus (1).

Plaidoirie pour une culture alimentaire

L’éducation nutritionnelle réduit l’aliment à sa seule dimension biologique, alors qu’il mobilise des identités et des symboliques sociales, culturelles, qu’il s’imprègne d’une dimension affective essentielle pour notre équilibre (pas seulement alimentaire, mais aussi psychique). Pire ! L’éducation nutritionnelle renforce la médicalisation de l’aliment : elle le "désenchante" en le déconstruisant, en dénonçant le "pouvoir malsain" d’un élément ou en valorisant l’aspect bénéfique escompté d’un autre. Elle génère un pouvoir quasi "magique", non du mets proposé mais d’un acide gras particulier ou d’un Antioxydant, etc. D’un point de vue sociologique, force est de constater que cette "déconstruction" nutritionnelle augmente la réflexivité, la distanciation d’avec l’aliment, favorise le contrôle de soi. Bref, cette conception du rapport à l’aliment s’inscrit dans un rapport au corps inventé par les chipotages de l’aristocratie au siècle des lumières².

Est-ce une démocratisation du modèle ou le signe d’une vision du monde dominante ? La seconde hypothèse est plus plausible… On arrive avec des certitudes (qui changent au fil des découvertes vraiment scientifiques), et l’on impose à l’autre (en ignorant sa culture, son histoire ou sa difficulté à projeter dans l’avenir la conséquence de ses incorporations – difficulté majorée par une situation de précarité) un formatage censé structurer sa "responsabilité". On renforce ainsi l’inégalité sociale, ce qui ne devrait pas – du moins pour celles et ceux qui possèdent des vocations d’éducateurs – être le rôle de l’école. Nous plaidons la cause d’une culture alimentaire valorisant le goût jubilatoire au travers d’une éducation sensorielle, l’histoire du produit, la façon de le réaliser, le plaisir de le partager. L’enfant puis l’adolescent peuvent alors comprendre (c’est-à-dire donner du sens sans réciter machinalement les recommandations), croire et appliquer (grâce aux jeux culinaires) des principes adaptés à leur propre cas, respectueux de leur identité.

Des leçons qui instrumentalisent l'enfant

L’atelier de cuisine, où, après avoir goûté, on envisage les avantages et les inconvénients d’une consommation régulière ou excessive du mets réalisé n’ « instrumentalise » pas l’enfant… Le sociologue ne peut s’empêcher de penser qu’au travers des « leçons nutritionnelles » scolaires, c’est la famille que l’on veut corriger. L’enfant devient alors doublement responsable, de lui et d’une famille dans laquelle il serait l’agent du changement comportemental. Dans certaines trajectoires sociales (marquées par la précarité, et qui sont justement celles où se développe aujourd’hui l’obésité (3)), la tension risque d’être trop importante pour l’écolier, qui, avec ses pairs ou avec sa mère, oubliera la rationalité de la recommandation pour consommer, en développant peut-être une culpabilité qui tourne souvent au défi chez les adolescents, l’aliment désigné comme « mauvais » par l’institution scolaire ou les messages qui y circulent.

L’école risque aussi de stigmatiser les jeunes, lorsqu’en pleine puberté ils doivent calculer – dans le cours d’instruction civique, le « devoir de santé » oblige ! – devant les autres leur IMC ! Ne parlons pas du côté « auberge espagnole » de certaines interventions de mouvements associatifs, voire d’enseignants, où, à défaut d’apporter « son manger », on exprime ses peurs et ses restrictions cognitives. Pour reprendre Michel Serres, « c’est alors la langue qui parle (mais sans poétique), et non la langue qui goûte ». Par ailleurs, les interdictions normatives contrôlant la circulation des aliments en milieu scolaire nous inclinent à concevoir les ateliers de cuisine et la sensibilisation nutritionnelle hors de l’école.
Ré-enchantons un aliment porteur d’identités plurielles, de découverte et de tolérance de l’altérité, de jeux et de plaisirs (4), si l’on veut éduquer nos enfants au mieux-être qui ne résulte pas seulement d’une « bonne » alimentation, a fortiori réduite à sa déconstruction nutritionnelle.

Professeur Jean-Pierre Corbeau
Professeur de sociologie, Université François Rabelais, Tours
Centre de Recherche et d'Information Nutritionnelles - www.cerin.org

POST-SCRIPTUM

  • Notes de bas de pages
    1. Dreyfus M, Tribune in Objectif nutrition. La lettre de l’Institut Danone, n° 88, mai 2008.
    2. Cf. Elias N, La civilisation des moeurs, Calman- Lévy, Paris 1973, La société de cour, Calmann-Lévy, Paris 1974 et Boltanski L, La découverte de la maladie, MSH, Paris, 1968.
    3. Enquête OBEPI.
    4. Cahiers de l’OCHA n°13, Nourrir de plaisir : régression, transgression, transmission, régulation ? Novembre 2008.
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