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Pénurie de médicaments en Algérie : le ministère de la santé a toujours menti
Pénurie de médicaments en Algérie : le ministère de la santé a toujours menti
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13 juillet 2012
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Docteur Mahmoud Boudarène, 7 articles (Psychiatre et Député)

Docteur Mahmoud Boudarène

Psychiatre et Député
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Pénurie de médicaments en Algérie : le ministère de la santé a toujours menti

Pénurie de médicaments en Algérie : le ministère de la santé a toujours menti

La polémique sur la pénurie des médicaments s’intensifie. Les syndicats de médecins accusent le ministère de la santé d’inertie. Ce dernier s’enfonce dans son autisme et continue d’accuser les « autres » de cette situation. J’avais en septembre 2010 écrit au ministre pour attirer son attention sur ce problème et j’avais un peu plus tard publié une contribution dans la presse (El Watan). De toute évidence, le problème reste entier. C’est pourquoi, j’ai écrit cette nouvelle contribution qui a été publiée le jeudi 21 juin 2012, dans le quotidien Liberté sous le titre : "Praticiens et pouvoirs publics se rejettent la balle".

Pénurie de médicaments : à qui la faute ?

En première page de sa livraison du lundi 18 juin, le quotidien Liberté s’interrogeait qui des pouvoirs publics ou des praticiens et des malades mentaient au sujet de la pénurie des médicaments qui sévit en Algérie. En ce qui me concerne, la question ne se pose pas. Je sais qui, dans cette affaire, nous abuse. Le ministère de la santé. Les médicaments manquent en Algérie, c’est une réalité que vivent douloureusement les algériens malades depuis plusieurs années, pour ne pas dire depuis toujours.

Il est inutile de faire l’inventaire des produits qui ne sont pas disponibles. Chacun sait que ceux utilisés pour les maladies chroniques et graves, notamment ceux qui servent au traitement des cancers, sont actuellement importés par les malades eux-mêmes ou, fait inédit, de plus en plus proposés dans le commerce informel. Des molécules acheminées en Algérie en dehors des circuits contrôlés par l’Etat et/ou objets de trafics transfrontaliers ou encore détournées des pharmacies des hôpitaux… La presse algérienne en fait part depuis quelques jours.

Je connais au moins deux personnes qui sont victimes de cette situation. Une jeune femme porteuse d’un cancer du sein opéré qui importe pour une somme de 400 euros par mois les médicaments indispensables à sa chimiothérapie et un homme diabétique en traitement pour une hépatite B depuis 2008 qui, en dépit de plusieurs démarches faites auprès de la CNAS et du ministère, s’est résigné à acheter son traitement en France pour une facture de 500 euros par mois. Une réalité nationale, des assurés sociaux qui paient leur cotisation et qui ne seront, sans doute, jamais remboursés ; une situation gravissime qui met en danger, depuis plusieurs années, la vie de nombreux algériens.

Aucun des arguments avancés par les pouvoirs publics, pour dégager leur responsabilité dans cette affaire, ne peut être recevable. La constitution algérienne, par son article 54, garantit la protection de la santé pour tous les citoyens. L’Etat doit y veiller, c’est sa responsabilité. Le reste, en particulier les dysfonctionnements dans l’importation et/ou dans la distribution des médicaments, ne regarde que le ministre de la santé et le gouvernement auquel il appartient. C’est ce que je rappelais, à Monsieur Ould Abbès – alors que j’étais député de la nation -, dans un courrier que je lui adressais le 12 septembre 2010. Une correspondance qui pointe du doigt le mensonge permanent des pouvoirs publics et l’indifférence qu’ils affichent face à un événement majeur de la vie politique nationale. Voici l’intégralité de ce courrier :

« Monsieur le ministre, la pénurie des médicaments dans notre pays est un fait maintenant révélé au grand jour. Vous l’avez vous-même implicitement reconnu dans un communiqué que vos services ont rendu public en date du 25 août dernier. « Les signalements de non disponibilité de certains produits n’impliquent pas la responsabilité du ministère », aviez-vous affirmé. Toutefois, si vous reconnaissez la réalité de cette dramatique situation, vous n’hésitez pas à dégager la responsabilité de l’Etat, puisque vous ajoutez que « les engagements pris concernant l’assurance de la disponibilité des médicaments ont été honorés ». Pour autant, la pénurie est là. Les syndicats des pharmaciens et les associations de malades l’ont, plusieurs fois, rappelé dans leurs déclarations et ont montré du doigt vos services, qu’ils accusent clairement d’en être responsables.

Une pénurie – ou des ruptures d’approvisionnement des pharmacies – qui durent depuis plusieurs mois, voire plusieurs années notamment pour les produits destinés aux malades graves et chroniques, comme ceux porteurs de maladies cancéreuses ou du virus de l’immunodéficience acquise, le SIDA. Des citoyens auxquels une attente interminable est infligée pour pouvoir accéder à une cure de chimiothérapie. Des personnes auxquelles on apprend qu’elles sont porteuses de maladies incurables et que l’on fait émarger sur une liste d’attente avec des délais de rendez vous étalés sur des mois, quelques fois des années. Le temps de mourir, pour certains… Inconcevable et inhumain, monsieur le ministre.

Je ne veux pas rentrer dans cette polémique mais je ne peux pas – parce que je suis député et membre de la commission santé et affaires sociales à l’Assemblée nationale et parce que je suis également médecin – rester insensible à cette dramatique situation et ne pas me sentir interpellé par la détresse de nos citoyens malades. Une situation pour laquelle les pouvoirs publics n’ont, pour l’instant, apporté aucune réponse concrète.

Les malades crient leur détresse et demandent des médicaments pour se soigner, vous leur annoncez que l’Etat a investi 281 milliards de DA pour le plan quinquennal 2010-2014. Le seul pays de la région à dépenser 8% de son PIB pour les dépenses de santé, aviez-vous rappelé non sans fierté. Une somme colossale, en effet, mais qui ne parvient pas, de toute évidence, aux citoyens pour lesquels cette manne financière est destinée. Les praticiens se plaignent de manque de produits pharmaceutiques et de listes d’attente interminable pour soigner leurs patients, vous leur dites que l’Etat a dépensé, en 2009, une enveloppe de deux milliards de Dollars pour importer des médicaments. Une somme considérable qui a profité, sans doute, aux importateurs et autres intermédiaires mais pas aux malades. Je vous rappelle, monsieur le ministre, que le manque de médicaments est là depuis déjà 2009. On vous parle de souffrance humaine, vous nous parlez Dinars, Dollars, comme si la simple évocation de ces mots allait, par un tour de magie, apporter le soulagement et/ou la guérison à nos malades. Des quantités faramineuses d’argent ont été, vous l’avez dit, dépensées mais elles n’ont pas réglé pas les problèmes. Vos sorties médiatiques trahissent votre souci de montrer au citoyen que l’Etat travaille pour lui. Vous êtes dans votre rôle. Mais vous avez aussi promis que la pénurie des médicaments sera finie avant le mois de Ramadan. Ce mois sacré est fini, la pénurie est encore là.

Il est vrai que la régulation du marché des médicaments et l’accessibilité de ces derniers est une prérogative dévolue à l’agence nationale des produits pharmaceutiques, « l’agence » ainsi dénommée, créée par l’article 173-1 de la loi 08-13 du 20 juillet 2008 (journal officiel N°44 du 03 août 2008) modifiant et complétant la 85-05 relative à la protection et à la promotion de la santé. Cette agence, qui est dotée d’une personnalité morale et qui est indépendante, est toutefois tenue d’ « établir un rapport annuel, adressé au ministre chargé de la santé, sur la situation du marché des produits pharmaceutiques… », article 173-3. Est-ce que « l’agence » a fait son travail ? Est-ce qu’elle vous a remis ce rapport annuel ? Il est permis d’en douter au regard de l’anarchie qui prévaut dans le marché du médicament.

Monsieur le Ministre, permettez moi de vous rappeler que l’article 54 de la constitution algérienne garantit le droit à la protection de la santé pour tous les citoyens. L’Etat doit y veiller et, dans ce cas particulier, vous êtes l’Etat. La santé du citoyen est l’objet même ou la raison de votre mission. Par ailleurs, dans ses principes fondamentaux, la loi 85-05 relative à la protection et à la promotion de la santé précise, dans son article premier, qu’elle « a pour objet de fixer les dispositions fondamentales en matière de santé et de concrétiser les droits et devoirs relatifs à la protection et à la promotion de la santé de la population », elle ajoute dans son article 3 que « les objectifs en matière de santé visent la protection de la vie de l’homme contre les maladies et les risques…notamment par la distribution de soins répondant aux besoins de la population » . Ces articles de loi sont clairs et sans équivoque. Ils interpellent l’Etat que vous représentez afin que vous veilliez à la sauvegarde de la santé du citoyen et que vous mettiez un terme définitif au désordre et à l’improvisation qui prévalent dans l’approvisionnement et la régulation du marché du médicament. Une situation qui pénalise nos citoyens les plus fragiles car porteurs de maladies graves et/ou chroniques, une situation qui fait honte à notre pays.

Toutes les pénuries peuvent être tolérées mais celle des médicaments est inacceptable et constitue un scandale national. Allez vous y mettre fin, monsieur le ministre ? »

Le ministre de la santé n’avait pas tardé à répondre à mon courrier. Il a, bien sûr, nié l’existence de la pénurie des médicaments qu’il a imputé à « une vue de mon esprit ». Il a ajouté que ma démarche avait pour objectif de défendre, avec d’autres ( ?), les intérêts de quelque laboratoire pharmaceutique : « … le grand tollé soulevé par rapport à la pénurie des médicaments était un acte délibéré au profit de certaines parties ayant des intérêts connus… ». Rien que cela et d’ajouter que « … la pénurie de certains médicaments était un acte délibéré ». Se défausser sur l’autre – le pharmacien, l’importateur ou encore le laboratoire pharmaceutique – pour justifier son propre échec. Le déni systématique, une attitude singulière qui témoigne de l’incompétence « structurelle » qui caractérise nos responsables. Un argumentaire qu’il continue encore aujourd’hui à défendre. Si toutes ces conjectures avaient une réalité dans l’esprit du ministre – et dans celui du gouvernement auquel il appartient – qu’attend-il pour agir ou réagir ? Les intérêts de la nation algérienne et la santé des algériens ne peuvent pas attendre, il est de son devoir et de sa mission de les défendre avec détermination et fermeté. C’est cela la responsabilité et le sens de l’Etat. Pour l’instant, il n’est pas passé à l’acte, il se contente de menacer.

Depuis le début de ce scandale national, le ministre a excellé dans son sport favori. Il s’agite, occupe la presse et multiplie les effets d’annonces. Il fait des promesses et étale la liste de toutes les mesures qui auraient été prises, par ses services, pour assurer la permanente disponibilité des produits pharmaceutiques sur le marché national et pour réguler leur importation. Au fur et à mesure que s’amplifie la polémique autour de cette pénurie de médicaments et que citoyens, praticiens et associations de protection des malades manifestent leur colère, les pouvoirs publics s’enfoncent davantage dans leur autisme. Ils persistent dans leur logique et accusent les « autres », ils mentent et continuent d’affirmer que les médicaments ne manquent pas ou qu’ils manqueraient uniquement dans les officines privées. Une contre-vérité qu’il est aisé de vérifier dans les services chargés de donner les soins aux malades atteints du cancer ou du SIDA, des affirmations démenties, encore aujourd’hui, par la réalité et par les accusations sans détour formulées par les syndicats des praticiens universitaires et de santé publique.

Où sont passés les médicaments importés puisque la pénurie est toujours là ? Vous aviez promis, monsieur le ministre, de rendre opérationnelle, avant la fin de l’année 2010, l’agence nationale du médicament. Pourquoi, deux années après le vote de la loi portant sa création, le dispositif réglementaire devant la rendre effective n’a pas été mis en place ? Dérangerait-elle des intérêts, à l’instar de la loi 06-01 relative à la prévention et à la lutte contre la corruption qui peine à voir le jour ? Deux lois qui entrent en résonance l’une avec l’autre…

Chacun est en droit de se demander pourquoi la République vote des lois si elles ne sont pas suivies de leur application et de leur effet sur le terrain. A contrario, et à titre d’exemple, l’ordonnance 08-03 du premier septembre 2008, qui a multiplié par trois le salaire du parlementaire, a été immédiatement appliquée avec en sus, par la grâce de son article 2, un effet rétroactif à partir du premier janvier de la même année. Une manne financière sur laquelle les députés et sénateurs n’ont, bien sûr, pas craché ; un mépris à l’égard de nos concitoyens malades et qui n’ont pas accès aux médicaments indispensables, pour certains, à leur survie ; une injustice qui n’a pas interpellé les parlementaires qui sont restés insensibles à la détresse de ces malades, des députés et sénateurs qui ne semblent pas se préoccuper outre mesure de l’application effective des textes de lois votés au bénéfice des citoyens ordinaires, à l’instar de la loi 08-13 (votée en 2008) portant création de l’agence nationale du médicament ou encore de ceux (les textes de lois) qui sont votés pour protéger le pays des dérives maffieuses à l’exemple de la loi 06-01 (votée en 2006) relative à la prévention et à la lutte contre la corruption.

L'Algérie est ainsi gouvernée. Une fatalité ? L’exemple de la pénurie des médicaments est symptomatique de l’irresponsabilité et de l’improvisation qui caractérisent la gestion des affaires publiques. Il a fallu que ce scandale éclate au grand jour, que des associations de malades menacent d’ester en justice le ministère de la santé et que des syndicats de médecins et de pharmaciens dénoncent l’inertie de leur ministère de tutelle pour que les pouvoirs publics se bougent. Reste à savoir si, dans cette affaire, Ould Abbès tiendra sa parole et que ses propos ne s’évanouiront pas, à nouveau, dans la profession de foi et le mensonge.

Cette pénurie des médicaments a toutefois un mérite, celui d’avoir révélé au grand jour que la santé du citoyen algérien est objet de trafic et qu’elle se négocie aussi, comme n’importe quelle autre marchandise, au marché noir. Une information qui vient confirmer l’aveu d’impuissance – avoué, il y a quelques jours, par le premier ministre – des pouvoirs publics à faire face à la gangrène de l’informel. Un triste destin pour l'Algérie.

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