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L’affaire du skénan à Saint-Pol : une hécatombe pour les professionnels
L'affaire du skénan à Saint-Pol : une hécatombe pour les professionnels
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25 janvier 2012
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Cynoque, 4 articles (Rédacteur)

Cynoque

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L’affaire du skénan à Saint-Pol : une hécatombe pour les professionnels

L'affaire du skénan à Saint-Pol : une hécatombe pour les professionnels

Révélé par la Voix du Nord

Retour sur l’affaire Skénan de Saint-Pol… C’est le 22 octobre 2010 que le journal la voix du Nord utilise pour la première fois le terme “skénan”. Le skénan pour rappel et pour ceux qui ne le savent pas, ce sont des des sulfates de morphine. Un médicament, antalgique de niveau 3, classé stupéfiant et interdit à la vente quand il s’agit de TSO (Traitement de substitution aux opiacés). Il ne dispose pas d’AMM pour d’autre diagnostics que des douleurs que les autres antalgiques, plus faibles, ne réussissent pas à soulager. Les personnes qui peuvent en disposer sont donc généralement des gens malades très atteints. On donne par exemple du skénan parfois en chimiothérapie, à l’hôpital.

Dans cet article qui date donc du 22/10/2010, on peut lire : “Dans cette affaire, et c’est peut-être le plus grave encore, on apprend que sur Saint-Pol, un médecin délivrait, sur ordonnance un médicament à base de morphine, le Skenan, réservé aux personnes atteinte de cancer. Et les jeunes absorbaient des quantités dix fois supérieures aux traitements de base chez les malades. La sécurité sociale a enquêté sur le sujet et les prescriptions ont cessé”

Méconnaissance et amalgames

Les affirmations de ce journal sont ici totalement farfelues, il est très facile de se tromper quand on parle de choses que l’on ne connaît pas. Si les usagers prenaient effectivement “des quantités dix fois supérieures aux traitements de base chez les malades”, ils crèveraient évidemment d’overdose, mais les journaux aiment bien jouer sur le sensationnel.

En tout cas cela a valu dans la même journée un autre procès, et dans le même temps l’ouverture d’une enquête pour ces prescription de skénan qui ne devraient apparemment pas être. Le journal présente alors la chose comme ceci, dans cet article : “il n’est pas surprenant de voir le trafic parallèle des produits de substitution, prendre de l’ampleur. Dans le domaine, le Subutex et la méthadone sont des substances bien connues et officiellement reconnues. Plus en tout cas que le Skénan”

Et oui, car c’est pas souvent qu’un nom pareil vient aux oreilles de nos magistrats, encore moins de nos journalistes du Nord si curieux pourtant au demeurant. Si ces derniers faisaient correctement leur boulot, sortaient un peu des limites de leur bled, ils sauraient que ce médicament n’est pas si inconnu que ça. Mais passons.

Le vil Skénan LP !

Ce n’est qu’un mois et demi environ plus tard, le 1er décembre 2010, que toujours ce journal (du début à la fin c’est dans les lignes de la Voix du Nord qu’apparaîtront les allusions au skénan, produit qui n’intéresse pas trop les autres titres de presse, qui sont plus à même de parler du subutex ou de la méthadone et des pseudos méfaits que les TSO peuvent provoquer en érigeant bien haut des cas indépendants et isolés…) nous reparle du médicament incriminé. Le vil Skénan LP ! Et cette fois c’est en titrant un article, fièrement : 2 ans de prison ferme pour des toxicomanes récidivistes. Un article bien dégoulinant qui nous apprend que “Les deux heures de procès ont donné au tribunal l’occasion de rappeler à quel point les stupéfiants, et plus particulièrement l’héroïne, gangrènent Saint-Pol.” ! Deux heures pour comprendre ça ! Alors qu’il suffit de 5 minutes en sortant un peu de chez soi, en allant à la rencontre du peuple qui souffre, qu’on se rend compte de l’étendue des dégâts des résultats de tant d’années de prohibition et de répression, d’infantilisation, de propagande mensongère qui fait en sorte que les gens dits “normaux” rejettent naturellement en bloc toute discussion avec ce qu’ils appellent de façon méprisante “un drogué”…

Prison pour les consommateurs

Et donc pour simple consommation et détention, parce que “la dépendance est plus forte que la raison. Tous trois ont tenté de s’en sortir, comme ils l’ont expliqué au tribunal. Tous trois ont travaillé ces derniers mois, ont réussi un temps à s’affranchir de l’héroïne… pour replonger. Ils reconnaissent aussi la consommation à fortes doses de Skénan, médicament prescrit aux malades atteints du cancer. Mais leurs arguments ne satisfont pas la présidente Savarzeix, ni le procureur qui réclame quatre ans de prison” Au final ce sera 2 années en prison pour ces deux personnes malades. Non à Saint-Pol, on ne badine pas avec la santé, on envoie les malades en prison !

Passent environ 4 mois de tranquillité puis, soudain, le 23 mars 2011… Un nouveau titre : “Du ferme et du sursis pour des ordonnances trafiquées”. Comprendre ici : “pour avoir fait le travail que l’état se refuse à faire : autoriser à ce que certains mots soient écrits sur des feuilles de papiers, afin que certaines personnes puissent accéder aux soins qu’ils désirent et qui leur sont prohibés” Du ferme et du sursis pour ça c’est carrément abusé, mais soit. Là c’est 3 mois ferme pour une fille qui est pourtant dans une logique de soins, depuis les faits qui lui sont reprochés elle a pris le chemin de la décro, mais qu’à cela ne tienne, 3 mois en prison vont certainement l’aider dans son cas précis… Je suis ironique, je précise au cas ou. La prison n’aide pas les malades à s’en sortir, on ne tire pas de leçon positive envers la société d’une punition disproportionnée, on en tire plutôt de la rage et rancune contre ceux qui ont décidé quand même d’appliquer cette logique crasseuse, envoyer des consommateurs en taule.

Si on fait une pause ici, on a compris un truc déjà : à Saint-Pol, ils aiment pas les usagers de drogues !

Mais ce serait trop facile de s’arrêter ici. Sautons 2 mois et demi plus tard. Exactement le 4 juin 2011… L’article parle d’un braquage (300€) spectaculaire (…) fait par le jeune homme incriminé dans le dernier article. Le fait qu’il soit dépendant au skénan est un fort délit pour le journal, la presse, et toute la ville de Saint-Pol, car ce que dit magistrat est bordé d’or. Six mois de prison. Mais sa condamnation n’aura pas été vaine, car quelques temps plus tard nous avons les premiers résultats de l’enquête sur les professionnels cléments. Le(s) médecin(s) et le(s) pharmacien(s) ont des soucis à se faire, car à Saint-Pol, on ne badine pas avec les usagers de drogues et leurs dealers, même si ces dealers sont d’honnêtes commerçants (tiens une expression impossible, honnête commerçant !)…

Interdiction d’exercer… jusqu’à l’audience pour les dealers

Et donc, le 28 juin 2011, premier “gros” article concernant le “trafic” de skénan à Saint-Pol. Deux pharmacies sont perquisitionnées. Le lendemain, interview du président du Syndicat des pharmaciens du département, qui “regrette cette affaire”… Les usagers qui détournent le skénan sont appelés des “déviants”, on évite d’accabler les professionnels, après tout, qui soignera nos bobos si on tire sur le médecin ? Qu’importe, des médecins il y en a d’autres, des pharmacies aussi. Et le lendemain suivant, le premier résultat tombe sec : deux médecins mis en examens, interdiction d’exercer, et une jolie photo d’une boite de Skénan LP 100mg… Encore le lendemain, le 1er juillet, on apprend qu’effectivement deux médecins ont été mis en cause, mais que ce sont maintenant 3 pharmacies de saint-pol qui sont accusées. Le même jour l’avocat des pharmaciens s’exprime. Pour lui il n’y a eu aucun trafic. Les pharmaciens ont fait leur boulot normalement, et ont servit les usagers de drogues comme des clients normaux, comme ils font avec n’importe qui… Ce qui se tient ! Les deux médecins sont interdits d’exercer… jusqu’à l’audience qui devait avoir lieu le 23 août 2011.

Deux ou trois jours avant l’audience, le journal trouve de bon ton d’aller interviewer un addictologue qui bosse dans un CSAPA (les nouveaux CSST), le docteur Lejeune. C’est le premier article sur cette affaire que j’avais relevé ici, il avait une bonne tête ce docteur D. Lejeune. L’air sérieux… Vous pouvez relire l’article ici ou encore à sa source originale, .

Oui vous pouvez le relire (ou le lire) cet article où un professionnel des addictions, une personne qui est sensé avoir l’habitude de travailler avec des usagers de drogues en tout genre, du léger jusqu’à l’utilisateur enfoncé dedans jusqu’au cou, s’étonne que des usagers de drogues dures détournent les lois, profitent d’une faille dans le système, pour s’acheter pas cher (parfois même remboursé à 100%) de la morphine, qui est un opiacé voisin de l’héroïne rappelons-le. Quand il est arrivé le sieur a eu “la surprise de constater une consommation [accrue, ndr] de skénan à Saint-Pol” ! Tiens donc ! Alors que vous allez dans n’importe quel CSST ou CSAPA, et vous demandez aux professionnels ce que les malades consomment, et vous allez vous apercevoir que le skénan revient souvent…

Sans surprise, l’audience est reportée du 23 août au 11 octobre suivant.

La veille, le journal refait une synthèse en nous apprenant que les prévenus dans cette affaire sont maintenant 11. 3 toubibs, 3 pharmaciens, et 5 particuliers…

Le 11 octobre, nouveau report d’audience ! Cette fois-ci au 24 janvier. Dans moins d’un mois quoi ! Les médecins sont toujours sous le coup de l’interdiction d’exercer, les pharmaciens eux sont libres. Le journal profite du report pour refaire un point sur cette affaire.

Rebondissement

On assiste à un véritable rebondissement dans l’affaire du skénan de Saint-Pol le 14 décembre dernier…6 professionnels supplémentaires (toubibs et pharmaciens) sont impliqués, et placés en garde à vue…

On apprend que : “Lundi, un proche d’une personne impliquée en tant que responsable de pharmacie confiait : « Il peut exister des contrôles, mais il y a des moyens de vérifications intermédiaires, et surtout plus humains. Avec la garde à vue on franchit un pas vers une situation presque ubuesque ». Il assurait que « des contrôles avaient été effectués récemment, restés négatifs ». Selon lui, « la surconsommation de Skénan tient à l’état de misère de la psychiatrie en France ». Tout en clamant l’innocence de la personne de sa famille, il déplore le fait que « certains pharmaciens confondent doctorat en pharmacie et diplôme d’écoles de commerce ».”

Hier, enfin, le journal refaisait le point et rappelait que les suspects dans cette affaire risquent au maximum 10 années de détention, sans parler de la destitution de leurs droit d’exercer leur profession…

Entre ce que je pense, ce que je veux dire, ce que je crois dire, ce que je dis, ce que vous avez envie d’entendre, ce que vous croyez entendre, ce que vous entendez, ce que vous avez envie de comprendre, ce que vous comprenez, il y a dix possibilités qu'on ait des difficultés à communiquer. Mais essayons quand même... (Bernard Werber)
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