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Autocritique d’un pharmacien
Autocritique d'un pharmacien
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17 janvier 2011 | 2 commentaires
Auteur de l'article
Jean-Didier, 24 articles (Pharmacien)

Jean-Didier

Pharmacien
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Autocritique d’un pharmacien

Autocritique d'un pharmacien

Plusieurs anecdotes récentes mettent en lumières mes propres défaillances, mes propres contradictions.

Le 15 décembre dernier, L'Express publie les dix médicaments à retirer du marché. Parmi eux : la trimétazidine (Vastarel). Je transmets quasi immédiatement l'article à mon ex. Son papa en prend régulièrement dans une indication pour laquelle ce médicament n'a pas fait ses preuves tout en étant vraisemblablement responsable de troubles pseudoparkinsonnien. Alors que je possédais déjà depuis deux ans les articles scientifiques ; alors que son papa ayant transmis mes remarques à son médecin, ce dernier demande à voir les preuves de ses dires ; je ne le fais pas. J'attends un article de la presse grand public pour le faire. Deux années plus tard.

Cette semaine, j'entends un confrère, travaillant à trois mètres de moi, recueillir la plainte d'une dame. Depuis qu'elle prend de l'atorvastatine, elle souffre de crampes des membres inférieurs. Il lui conseille d'en parler à son médecin, lors du renouvellement, dans trois mois. Cette plainte évoque immédiatement chez moi un effet indésirable classique des statines : la rhabdomyolyse. D'autant que cette dame prend le dosage le plus élevé. Je ne dis rien ; je n'interviens pas. Alors que pour ma part je pense qu'il est nécessaire de consulter rapidement.

Cette semaine un monsieur de 89 ans s'est fait opéré des canaux carpiens. Il souffrait depuis 3 mois d'un engourdissements des mains. L'hiver n'a pas arrangé le phénomène. Comme il me l'a dit, il a le sentiment que les bouts de ses doigts sont morts. Fourmillements. Engourdissements. Difficultés à plier les mains. Ceci apparait quelques jours après la pause d'un pacemaker ; et l'adjonction d'un nouveau médicament : l'acébutolol. Bien que ce soit un Bêta-bloquant des récepteurs Bêta 1 cardiosélectif, une hypothèse de syndrôme de Raynaud n'est pas à exclure ; la chronologie est respectée. Le médecin généraliste semblant, selon les dires du vieux monsieur, hermétique à ses symptômes (le médicament a été initié pour un cardiologue hospitalier) je lui conseille d'insister de nouveau lors de la prochaine consultation. Le médecin penche pour le canal carpien. Le vieux monsieur passe un électromyogramme. Les voilà tous deux bouchés. Le vieux monsieur a déjà été opéré il y a dix ans pour ce même problème... mais la récidive est possible, bien que très rare. Il s'est fait opérer cette semaine. Le chirurgien ouvre : aucun problème de ce côté-ci. Pour lui, la cause est médicamenteuse. Un journée et une nuit d'hospitalisation, une anesthésie, une opération, trois consultations spécifiques, trois semaines de soins infirmiers. Un médicament.
Ce vieux monsieur de 89 ans est mon grand-père.

L'objet de cet article n'est pas de blâmer les médecins ou mon confrère. Il s'agit d'une réflexion sur ma propre pratique.
Pourquoi ne suis-je pas intervenu ?
Qu'est ce qui fait que je n'ai pas transmis les articles sur les risques de pseudo-parkinson imputables à la trimétazidine ? Qu'est-ce qui fait que je ne suis pas intervenu auprès de mon confrère pour insister sur l'importance de consulter rapidement ? Qu'est-ce qui fait que je ne fus pas plus interventionniste pour soutenir mon hypothèse sur l'origine iatrogène des fourmillements ?
Le premier est le père de mon ex... avais-je peur d'empêcher une ligne de traitement qui puisse ralentir sa dégénérescence maculaire ?
Le deuxième est mon nouveau patron... avais-je peur de ne pas finir ma période d'essai ?
Le troisième est mon grand-père... avais-je peur d'argumenter face au médecin qui m'a vu naitre et suivi jusqu'à mes vingt ans ?
Et pourtant, je suis docteur en pharmacie. J'ai des convictions sur mon rôle. Je les soutiens. Je les défends au prix d'une rare arrogance. Alors pourquoi n'ai-je pas bougé ?

Alors que celui-ci détient une information valide, qu'est-ce qui fait que le pharmacien n'exerce pas son rôle ?
Voilà une nouvelle question de recherche...

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Mots-clés :
Pharmacien
Commentaires
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par Borée (IP:xxx.xx5.214.12) le 18 janvier 2011 a 12H57
Borée (Visiteur)

Un joli article qui amène un questionnement vraiment intéressant mais qui mélange, je pense, deux problèmes différents.

1. Nos petites lâchetés de soignants / spécialistes du soins qui relèvent parfois d’un excès de prudence, d’un manque de confiance en soi et en ses propres certitudes, de la peur de ne pas se fâcher avec des confrères ou des partenaires, ... Ceci dit, il faut rester prudent car on peut également très vite jeter le trouble et briser une relation de confiance soignant / soigné par des remarques trop précipitées ou abruptes.

Bref, il est difficile de naviguer entre un silence coupable et un interventionnisme qui peut être contre-productif. Personnellement, si je pense qu’il y a un vrai danger, je le dis en essayant de rester diplomate. Si je pense qu’on est dans une prescription pas-très-solide-scientifiquement-mais-pas-trop-nocive-non-plus (type Trimétazidine), le plus souvent je me tais pour préserver la relation de confiance qui existe vis-à-vis du médecin habituel.

2. Le deuxième problème que vous évoquez c’est le fait qu’on n’est pas très bien placé pour s’occuper de ses proches. Lorsque l’on veut s’occuper de la santé de ses proches, trop de facteurs émotionnels et irrationnels entre en jeu et on ne peut plus avoir une attitude vraiment "professionnelle".

Là aussi, il peut être très délicat de naviguer entre une passivité excessive qui amènerait à "laisser faire" et des interventions qui peuvent être totalement biaisées par l’approche émotionnelle.

Peut-être que c’est par ce que vous perceviez ce risque que vous n’avez "pas bougé". Dans les exemples que vous citez, vous pouvez vous dire après coup que vous "auriez dû" mais je crois qu’il est plus sage, de manière générale, de s’obliger à interférer le moins possible avec les soins de ceux qui nous sont chers.

0 vote
(IP:xxx.xx3.3.150) le 8 février 2011 a 11H25
 (Visiteur)

Bravo !!! J’admire votre démarche et votre lucidité sur votre métier. L’organisation de la pharmacovigilance en France est l’affaire de tous les professionnels de santé, mais chaque corporation cherche à reporter les disfonctionnements hors de leur sphère d’intervention.

Votre attitude de remettre en perspective ses propres pratiques pour les corriger vers plus d’efficience et d’efficacité est la seule qui vaille. Notre système de pharmacovigilance est fondé sur le principe de la responsabilitée individuelle de chaque acteurs pour constituer une statistique fiable et homogène permettant de contôler tout au long de la vie du médicament son niveau d’efficacité et d’effets indésirables pour pouvoir en permanence donner les éléments les plus précis possible au praticien afin qu’il puisse au mieux déterminer le rapport bénéfice/risque de sa prescription.

Sauf que beaucoup de professionels de santé considèrent que ce recueil de données, peut se passer de leur contribution. Pour ce qui est des laboratoirs, ils sont contrains par la règlementation de signaler tout effets indésirables, et les sanctions sont telles qu’ils y ont tout interêt, mais il s’arrête souvent au premièer refus du praticien de remplir la fiche de pharmacovigilance.

Nous aurions tous à gagner, si nous avions tous l’honnêteté intellectuelle de M BARDET Encore Bravo