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Médicaments et supermarchés : vers la santé discount ?
Médicaments et supermarchés: vers la santé discount ?
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30 avril 2008 | 1 commentaires
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Yannick Comenge, 3 articles (Rédacteur)

Yannick Comenge

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Médicaments et supermarchés : vers la santé discount ?

Médicaments et supermarchés: vers la santé discount ?

Une société est d’autant plus moderne qu’elle sait ouvrir des débats qui puissent la tirer vers le haut. Néanmoins, il est parfois des polémiques inutiles. La campagne de communication de Michel Edouard Leclerc en est l’exemple le plus récent et se rapproche d’une publicité d’une boîte d’intérim qui instrumentalisait notamment Coluche et Gandhi. Leclerc va plus loin dans l’erreur. On dépasse le mercantilisme primaire pour atteindre une forme de cynisme purement individualiste. C’est probablement pour cela que la dernière publicité choc de M. Michel Edouard Leclerc sonne particulièrement faux à l’oreille de ceux qui aiment le progrès, ceux qui veulent une santé à la portée de tous, et ceux pour qui une boîte de médicament ne se borne pas à sa valeur en euros. Cette campagne de communication a ainsi choqué les patients, elle a bousculé les gens qu’ils soient ruraux ou citadins. Elle a froissé les professionnels du médicament et enfin elle a meurtri bien plus en amont ceux qui font une recherche dans un but de santé publique, cela va du généticien au physicien en passant par le sociologue.

Les faits tout d’abord. Depuis plusieurs années, les supermarchés lorgnent sur de nouvelles extensions. De nouveaux Eldorado pour gagner plus d’argent et « faire du chiffre » pour reprendre les mots des diplômés en force de vente. Ainsi, les épiceries géantes des années 70 ont conquis de nouveaux terrains de vente et mondialisé leur négoce dans le but de faire traverser la planète à des tomates mexicaines, des prunes australiennes, au mépris des saisons et de l’écologie... mais toujours avec l’argument de coopération transnationale ou de codéveloppement. En coulisses, les chaussures de marques sont toujours faites à la chaîne pour moins de 5 euros par jour et dans des conditions typiquement déplorables. Les journaliers mexicains sont toujours pieds nus à ramasser des agrumes... Les bons sentiments affichés sont en bout de chaînes cousues de misères. C’est dans ce vieil esprit de conquête que se situe la campagne nouvelle de Michel Edouard Leclerc. Cet ami du pouvoir veut depuis fort longtemps incorporer à son monde des parapharmacies et inclure des médicaments non remboursés dans ses rayons. Là, on comprend la stratégie louvoyante de cet énergumène. Le marché à emporter est de l’ordre de 200 millions d’euros par an pour commencer... La volonté de puissance de ces épiciers modernes n’en demandait pas tant et l’idée de pousser l’Etat à se désengager de son système pharmaceutique a germé chez les communicants du groupe Leclerc. Ainsi, la publicité qualifiée de « mensongère » par Roseline Bachelot a vu le jour. Leclerc s’engage à fournir des médicaments 25 % moins chers que dans les officines. Le choc des mots et l’absence de réalité...

Mais en quoi la démarche de Leclerc est-elle directement dangereuse ? En premier lieu, il s’agit de penser en termes de santé publique. Un argument massue qui vient à l’esprit d’emblée et caractérise l’angoisse des officinaux depuis que la campagne de bourrage de crâne de Leclerc a commencé. Ainsi, mettre en grande surface des produits de santé, avec ou sans pharmaciens conseil est une conduite irresponsable sur le plan sanitaire. Mettre en vente du Dafalgan, de l’ibuprofène ou des veinotoniques sur les rayons des grandes surfaces est périlleux. Ainsi, tous ces produits sont dangereux potentiellement. Les soucis peuvent venir de la posologie, des moments de la prise médicamenteuse. Un tel sera délétère hors des repas, tel autre sera une vraie bombe à retardement pour une population particulière comme les personnes âgées, les femmes enceintes, certains diabétiques et autres patients chroniques. Pris dans les derniers mois de la grossesse, l’aspirine ou l’ibuprofène peuvent, par exemple, provoquer une insuffisance rénale très grave chez le fœtus... Il va de soi que le pharmacien estampillé Leclerc n’aura pas la disponibilité pour assumer un travail de relation « patient-professionnel de santé ». Il devra d’ailleurs faire de l’argent et n’aura que peu de temps pour des considérations éthiques d’ordre général.

Ainsi, outre les problèmes de doses, de population mal ciblée, chacun n’est pas égal devant une notice d’utilisation. Des populations peu lettrées ne comprendront pas certains conseils rapides voire intéressés entre deux rayonnages achalandés. La vie moins chère d’un certain slogan ne tient donc pas fasse à la nécessité d’équité des soins qui est pourtant enseignée dans les couloirs de faculté de pharmacie et au sein de officines de manière récurrente. Le biais qu’impose M. Leclerc se situe bien au niveau de la santé. La justification de son négoce ne tient pas la route face à des effets indésirables de son irresponsabilité citoyenne.

Outre le point de santé publique, il faut souligner qu’on change le statut du médicament. On lui appose le statut de produit de consommation pur et de produit dénué de danger. Certains diront que « la mort au rat est en vente libre », mais on sait ce qu’on achète et pourquoi on l’achète. A l’inverse, pour les produits médicamenteux, on n’est pas censé savoir qu’on va utiliser un produit très actif. D’ailleurs, on peut très bien savoir qu’un médicament soulage un symptôme en ignorant le mode d’action du remède et ses effets indésirables. C’est bien cela le souci. Ce sera d’autant plus dangereux qu’on l’achète à côté de sa baguette de pain. Cela « désanctuarise » le médicament. Imaginez en plus la cohorte immense de consommateurs qui iront défiler dans ces parapharmacies sans avoir au bout du compte le moindre conseil avisé ou le moindre appel à la modération... Ce n’est pas sérieux décidément.

Il est également difficile de donner la moindre légitimité à la gesticulation médiatique de la « firme Leclerc » en regard de la vie du pharmacien et son engagement. L’image d’Épinal du pharmacien est largement dépassée. Exit l’atmosphère que vivait difficilement Mme Bovary, étouffante, embourgeoisée et surannée. Exit également l’image du pharmacien du début du XXe siècle passant la journée entre ses fioles, ses préparations, ses infusions du bout du monde. L’ère de l’antibiothérapie est également hors du temps... Le pharmacien est entré dans une modernité assumée. Il exploite les réseaux médicaux, se forme continuellement à la connaissance. Son challenge pour la santé est quotidien. Il verra en détail les ordonnances, discutera avec le patient, maintiendra des liens sociaux avec lui. En ruralité, il deviendra psychologue et parfois assistant social. Il est un référent de santé, mais plus encore il s’affirme en homme ou femme engagés dans un processus de santé. Les gardes, le service de soins, la veille pharmaceutique... Sa complémentarité avec le travail initié par le médecin est indispensable : combien de pharmaciens ont eu l’œil pour les contre-indications que des médecins surchargés avaient oublié... Ces pharmaciens là que j’ai approchés sont tous blessés par la démarche de Leclerc. Rien à voir avec les marchandages à la petite semaine que supposeraient une dérégulation du système actuel et un mercantilisme quasi obscène. Le déséquilibre serait majeur dans une France très attachée à un service de santé de proximité.

La justification historique. Il faut savoir qu’un contrat tacite lie le pharmacien à la société civile. Il s’engage à assumer un service public sur des produits remboursés et rares sur lesquels sa marge est faible. En contrepartie, il fait quelques bénéfices sur des produits de santé plus courants et présentant tout de même une forme de dangerosité. Cette stratégie a toujours été maintenue en France. Cela permet ainsi de desservir des populations en souffrance chronique. Ainsi, les médicaments contre le diabète, certains produits anti-cancéreux sont délivrés dans chaque point de l’hexagone. Idem pour les trithérapies et la panoplie de nouveaux agents déterminants dans des luttes efficaces contre des maladies émergentes. Plus fréquemment, le pharmacien est celui qui vendra à perte quasiment des éléments utiles aux maisons de retraites... Les plus-values sont dans ce cas-là de l’ordre du fantasme... Il faut bien que vive l’officine et la contrepartie financière de ce service public est la vente d’anti-poux, d’anti-douleurs et d’autres produits non remboursés...

Notons aussi que le maillage très serré de pharmacies constitue un atout important en termes de santé publique. On compte 23 000 pharmacies et 55 000 professionnels qualifiés. Une manne humaine stratégique... Ainsi, en cas de pandémie aviaire, les pharmaciens font partie du pivot local pour subvenir aux besoins de chacun. Les stocks de masques FFP2 étaient prévus en cas de besoin pour protéger chacun d’entre nous et à toute heure... Bon nombre de pharmacies engagées dans ce mécanisme de prévention en étaient de leur frais, mais ont spontanément fait des achats préparatifs de situation à haut risque. Les pharmaciens répondent là ou les épiciers calculent...

En perspective, Leclerc imposerait rapidement par sa tentative une santé « business ». Elle serait spécifiquement à deux vitesses, une santé pour les pauvres et classes moyennes ; une deuxième pour les riches qui eux se dirigeraient vers les quelques officines qui auraient résisté à l’offensive épicière qu’on constate aujourd’hui. Pour illustrer cette dérive, on trouve le témoignage de David Sharpe qui, dès 2001, dénonçait en Grande-Bretagne les campagnes de « médicaments discount » qui mirent à mal le maillage officinal. Au fil des vagues publicitaires, plus de 12 000 officines furent à deux doigts de déposer le bilan, contribuant au délabrement sanitaire anglo-saxon maintenant bien connu. En effet, lorsqu’on dérégule un système, il devient moins efficace. On comprend mieux pourquoi la manœuvre de Leclerc a été qualifiée de mensongère par Mme Bachelot. La ministre a souligné que "les expériences étrangères montrent qu’après trois mois de baisse les prix des médicaments reflambent".

Aux Etats-Unis, on pensera à l’exemple de la chaîne WalMart dont la devise correspond à celle de Leclerc : « Save Money, live better ». Là, sur des présentoirs immenses, on trouve tout ce qui permet une automédication. On en voit les conséquences. L’absence de diagnostics précoces de pathologies dures est alors corrélée à l’utilisation de traitement de symptômes par de mauvais outils thérapeutiques. Les cancers ne sont plus dépistés à temps. Les diabétiques souffrent d’un manque de suivi. L’autre point est l’entrée dans une ère commerciale. Ainsi, WalMart s’est fait épinglé pour publicité mensongère lors d’une campagne récente. Celui-ci annonçait des génériques à environ 4 $, mais rapidement les consommateurs ont vu que l’annonce alléchante était pur mirage... une forme de campagne de communication abrutissante et mensongère. Dans le même registre, WalMart fut un de ceux qui voulut dans ses rayons de l’ibuprofène dont on exigea le retrait rapide. Mais, il y a pire encore, dans des systèmes totalement dérégulés, au Mexique, c’est dans des petites boutiques et des présentoirs anodins que vous trouvez des anti-cancéreux. Là, vous pouvez acheter de quoi traiter un cancer du sein ou de l’ovaire...

En conclusion, c’est « le rapport à la santé » de chacun qui est au centre de la polémique actuelle. Il est aussi important que le rapport à l’autre, que le rapport à la mort qui fut évoqué face au drame que vivait Chantal Sébire. Au sens philosophique, il illustre notre façon de voir notre propre individualité, mais également notre mode de fonctionnement vis-à-vis des autres. Ainsi, tout serait-il consommation, tout serait-il marchandise ? Le corps serait-il un bien qu’on remet seulement en état ? Si ce corps n’est pas en état, irons-nous au supermarché réparer les avaries comme on amène au garagiste sa voiture ? En banalisant le statut du médicament, on n’est pas en train de ravaler notre corps au rang de notre voiture ou de tout bien de consommation ? A ce rythme-là, demain, en faisant son marché, entre deux rayons, nous pourrons faire notre bilan cholestérolémique. Après avoir acheté notre baguette de pain, nous vérifierons notre diabète dans des stands... Cela ressemble vraiment à une nouvelle d’Aldous Huxley.

Doit-on franchir le pas de cette fausse révolution ? La répercussion d’une telle décision ne va-t-elle pas briser un maillage solide, efficace et sérieux de professionnels de santé implantés sur tout le territoire français ? Doit-on remplacer ces pharmacies de proximité par des espèces de conglomérats difformes attenant aux étalages de fruits et légumes de supermarché... sachant qu’il y aura une santé pour riche et une santé pour pauvre au bout de ce raisonnement. Il est encore temps d’éviter tout cela...

http://news.bbc.co.uk/onthisday/hi/dates/stories/

http://www.abc.net.au/worldtoday/content/

http://www.20minutes.fr/article/224165/

http://www.ifsi.info/pharmacie/39-etudes-pharmaceutiques/

http://www.walmart.com/catalog/catalog.gsp?cat=546834

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Commentaires
2 votes
par papiper (IP:xxx.xx5.91.89) le 28 mai 2008 a 15H52
papiper (Visiteur)

okay, je ne mésestime pas la pharmacie de proximité et je suis prêt à la soutenir cependant à condition que toutes les pharmacies-épiceries se "rénovent " ou disparaissent. Je ne comprends pas parfaitement (ou plutôt que trop...) en quoi l’adaptation au libéralisme ambiant des dispositions issues de l’Etat Français de Pétain, qui régissent encore l’installation des officines serait défavorable à la santé publique et au budget de l’assurance maladie.