Alors que la France est un pays où le taux de contraception est l'un des plus élevés au monde, et avec un taux de satisfaction très fort, un tiers des femmes enceintes n'a pas désiré sa grossesse, et le nombre d'avortements (211 000) reste élevé. Dix ans après son lancement la « pilule du lendemain » est en recul (- 18,3% d'unités de moins en 2008). Pourquoi ces échecs ? A cause des modes de vie plus que des valeurs : Une femme sur cinq oublie de prendre sa pilule au moins une fois par mois. Mais aussi en raison d’une certaine défiance vis-à-vis des contraceptifs masculins, et des idées reçues sur les effets indésirables de la pilule, y compris sur la libido. Alors, comment expliquer ce succès de la pilule, utilisée aujourd’hui par plus de 60% des Françaises, contre 40% en 1978 ?
Avant quarante ans, de plus en plus de femmes sont attachées au cycle menstruel comme à une promesse de vie. Certaines souhaitent faire des enfants plus tard, dans un calendrier de vie plus fragmenté et plus long. Dans ce contexte, l’annonce de la mise sur le marché de nouvelles pilules répond, avec les nouveaux modes de contraception comme le stérilet hormonal plus tard ou le patch et l’implant pour d'autres. Une contraception efficace étant celle que l’on choisit soi-même, l’élargissement de leur choix est positif. 40 ans après, la pilule reste donc fidèle à sa vocation : ouvrir de nouveaux espaces de liberté pour les femmes.
La contraception, et le droit à l’avortement, représentent une inversion historique majeure au cours de la deuxième partie du 20
ème siècle. En 1967 les Nations Unies avaient déjà déclaré « la planification des naissances » comme un droit humain fondamental.
#_edn2[
[ii]->#_edn2] Aujourd’hui, dans 120 pays, 500 millions de femmes pratiquent la contraception, et 60 millions d’avortements sont pratiqués chaque année dans le monde.
#_edn3
[[iii]->#_edn3]
Dans les pays occidentaux, cette « révolution » a accompagné les métamorphoses de la famille. En libérant la femme de la nature, la contraception l’a aussi libérée de la domination masculine. « Ces femmes qui, à 46 ans, ont dix sept enfants et sont enceintes pour la
18e fois d’un mari alcoolique » semblent appartenir à un autre temps, comme ces jeunes filles qui, comme Marie-Claire Chevallier à Bobigny, déclaraient au juge, en 1974 « Non, je ne veux pas de cet enfant, je suis encore à l’école »…
#_edn4
La généralisation de la contraception a accompagné la naissance de la société des individus.
En passant des lois de la nature à la loi du sujet énonçant sa propre loi, la femme s’est détachée de la nature pour mieux se l’approprier. La libre maternité a donné à l’être humain les moyens de son affranchissement, et contribué à libérer les femmes de la domination masculine. L’acte sexuel détaché de la fonction reproductrice a également ouvert la voie à une sexualité féminine qui revendique le droit au plaisir.
Mais, après les années glorieuses de l’émancipation, les années 80 ont signé la fin de l’innocence : selon un sondage réalisé en 2008
#_edn5[v] sur « les valeurs des
trentenaires » les trois faits marquants qu’ils retiennent sont les attentats du 11 septembre 2001 pour 53%, la chute du mur de
Berlin en 1989 et des régimes communistes pour 47% et l’'apparition de l'épidémie du SIDA au début des années 80 pour 46 %.
Mais depuis quelques années, on observe une évolution de la vie sexuelle des Français, et plus particulièrement des femmes.
#_edn6[
[vi]->#_edn6] D’abord sur le nombre de partenaires. Si l’on compare ces résultats avec ceux des enquêtes de 1970 et de 1992, des évolutions sensibles sont enregistrées dans les déclarations des femmes (1,8 en 1970, 3,3 en 1992, 4,4 en 2006) alors que les déclarations des hommes restent stables (11,8 en 1970, 11,0 en 1992 et 11,6 en 2006).
Ensuite, l’âge du premier rapport sexuel semble s’avancer à nouveau. Dans les années 1980 et 1990, alors que l’infection à VIH se diffuse, l’âge au premier rapport se stabilise pour les hommes, comme pour les femmes. Enfin, dans les années 2000, une nouvelle tendance à la baisse se dessine, d’abord chez les hommes, puis chez les femmes. On ne peut pas encore dire si elle se poursuivra.
Révélatrice aussi, cette acceptation et même ces pratiques homosexuelles et bisexuelles. Au total, 4,0 % des femmes et 4,1% des hommes de 18 à 69 ans déclarent avoir déjà eu des pratiques sexuelles avec un partenaire du même sexe. Une augmentation est enregistrée chez les femmes (2,6% chez les femmes de 18-69 ans en 1992) alors que les déclarations sont similaires à celles enregistrées dans l’enquête ACSF pour les hommes (4,1% chez les hommes de 18-69 ans en 1992).
De telles évolutions s’inscrivent dans un mouvement général de déclaration d’une activité sexuelle de plus en plus diversifiée des femmes, qui s’observe à travers nombre d’indicateurs.
1- La contraception est entrée dans les mœurs, et son marché est stable
Une contraception largement utilisée…

En France, le taux d’utilisation et de diffusion de la contraception est un des plus élevé d’Europe. En 2008, 5,16 millions de femmes ont eu recours à un contraceptif oral, 938 000 ont choisi le stérilet, 140 000 l'implant, 72 500 l'anneau et 34 000 le patch.
#_edn7
En 2005, on estimait que 75 % des personnes âgées de 15 à 54 ans et sexuellement actives utilisaient une méthode contraceptive, essentiellement « la pilule », sauf chez les 45-54 ans
#_edn8[viii] qui sont plus nombreuses à porter un stérilet, second moyen de contraception en France. Le recours au stérilet reste, en effet, le choix préféré des femmes plus âgées, quand le nombre d’enfants souhaité est atteint.
Rappelons que pour les femmes, il y a autant de différences entre la pilule des années 80, en surdose, et la plus simple des pilules d’aujourd’hui, qu’entre la société des années 70 et la société d’ aujourd’hui Depuis la loi Neuvirth, trois générations de femmes ont adopté le mode de contraception orale. La pilule était déjà en 1978 la méthode la plus utilisée, et elle continue à se diffuser, passant de 40% en 1978 à 60%,2 de l’ensemble des utilisatrices, en 2005.
#_edn9[ix] Les autres méthodes réversibles (préservatifs, retrait, abstinence périodique, produits spermicides, etc.) ont reculé dans le même temps de 43 à 16%, entre 1978 et 2000. le préservatif représentant près des deux tiers de ce groupe en 2000, alors que le retrait était en tête en 1978.
#_edn10
La pilule reste donc en tête, devant le dispositif intra-utérin couramment appelé stérilet (20,6 %) et le préservatif (10,9 %). Mais un examen plus fin des chiffres nous montrent que, en 2008, le nombre d’unités de pilules vendues a reculé de 1,6 %
#_edn11[xi] alors que le chiffre d’affaire du secteur augmentait de 2,1% ce qui signifie une montée en gamme dans le choix des femmes, alors que le remboursement des pilules de troisième générations ne concerne toujours qu’une pilule Tout en restant très minoritaires en volume ( 22 913 345 unités de pilules vendues en un an contre 356 887 stérilets, 384 860 anneaux vaginaux, 221 879 patchs contraceptifs et 139 790 implants,) , les nouveaux moyens de contraception se développent (+ 1,9 % pour les stérilets, et notamment pour les stérilets hormonaux qui suppriment les règles, + 19,1% pour les anneaux vaginaux, °+5% pour les patchs, et + 12,9% pour les implants). La réponse contraceptive évolue donc.
Celles et ceux qui n’utilisent pas de contraception aujourd’hui (25%) sont soit très jeunes (43% de 15-20 ans, soit n’ayant pas de partenaires sexuels (57%)). Les autres personnes étant ménopausées.
#_edn12
Une utilisation plus systématique de la contraception lors du premier rapport sexuel est également à souligner. En effet, seulement 8,9 % des femmes qui ont eu leur premier rapport au cours des 5 dernières années n’étaient pas alors sous contraception.
#_edn13
Le recours au préservatif lors du premier rapport a régulièrement et fortement augmenté depuis 20 ans.
Les jeunes utilisent largement le préservatif à l’entrée dans la sexualité. Ainsi, 89% des femmes et 88% des hommes âgés entre 18 et 24 ans ont utilisé un préservatif au premier
rapport, alors que ce n’était le cas que de 9,9% des femmes et 8,3% des hommes de 60 à 69 ans.#_edn14
De plus, environ 85 % des jeunes ayant eu leur premier rapport entre 2000 et 2005 ont alors utilisé un préservatif.
… et satisfaisante
Selon l’enquête BVA INPS de mars 2007
#_edn15[xv], à la question « le moyen de contraception que vous ou votre partenaire utilisez actuellement vous convient-il ? » le taux de réponse était de 95% de oui, dont 16% de oui plutôt, et 4% de non, plutôt pas et 1% de non, pas du tout.
En expliquant les raisons de cette approbation, les répondants citent dans l’ordre le fait que le préservatif est « pratique, facile à utiliser, simple » pour 36% des réponses (39% des femmes qui utilisent la pilule), fiable, sûr, rassurant pour 31% (36% des femmes utilisant la pilule) plus « aucun souci » pour 11% (dont 14% utilisant la pilule), et « pas contraignant, pas de risque d’oubli » pour 18% (et 40% des femmes utilisant un stérilet).
Sur les 7% citant une insatisfaction (dont 11% d’utilisateurs de préservatifs), sont cités : les effets secondaires (2%), les risques d’oubli et la contrainte quotidienne (2%) ou, « n’a pas le choix » 2%.
Différente selon l’âge
Le préservatif et la pilule viennent en tête de 15 à 20 ans, la pilule et le préservatif de 20 à 30 ans, la pilule et le stérilet de 30 à 45 ans, le stérilet et la pilule de 45 à 60 ans.
#_edn16
De plus en plus performante
Les moyens contraceptifs utilisés sont la pilule (58%, soit 29% de la population), le préservatif masculin (28% soit 14% de la population) et le stérilet (21% soit 10% de la population).
Et demain mieux remboursée ?
S'étant engagée, il y a quelques mois, à "améliorer la prise en charge des contraceptifs oraux, afin de mieux adapter les modes de contraception aux besoins de chacune", la ministre de la santé, a annoncé le 19 juin dernier que ces pilules de troisième génération seront bientôt prises en charge, parachevant ainsi un débat de plus de dix ans.
En revanche, cette annonce semble être pour l’instant surtout un effet d’annonce, car une seule pilule serait concernée par ce décret. Rappelons que les pilules de troisième génération non remboursables représentent environ 50 % en volume des contraceptifs oraux utilisés et leur prix peut parfois atteindre 40 euros pour trois plaquettes
#_edn17[xvii].
2- Mais, en pratique, la contraception reste encore en débat et même en échec
Un poids moral persistant
Le développement de la contraception peut-il être mis en rapport avec le déclin des pratiques religieuses ? Ainsi, en 2000, les femmes déclarant accorder de l'importance à la religion, utilisent autant la pilule que les autres alors qu'elles étaient légèrement moins nombreuses en 1988 et beaucoup plus réticentes dans les années 1960-70.
#_edn18[xviii] Il est vrai que chez les Juifs, par exemple, la contraception est concédée à la femme si elle a déjà donné naissance à un garçon et à une fille. Dans ce cas, seules les méthodes de contraception naturelles sont requises. La contraception est également autorisée par le Coran, mais dans le cadre du mariage, si la santé ou la situation économique du ménage l'exige. Le préservatif est autorisé à l'homme. Pour la femme, préférence doit être donnée aux méthodes naturelles. Quant à l'Eglise catholique, elle n'autorise toujours pas la contraception par des moyens artificiels.
#_edn19
Un nombre d’IVG qui reste élevé
Ce recours massif à la pilule n'a pas permis de diminuer le nombre de grossesses « accidentelles » et on estime à une sur trois, le nombre de grossesses « non prévues ».
De façon corolaire, le nombre d'avortements reste élevé depuis 1975. En 2006, 210 000 IVG ont été pratiquées, dont 13 000 chez les 15-17 ans.
#_edn20[xx] En France, le nombre d'interruptions
volontaires de grossesse se stabilise donc à un niveau élevé (un peu plus de 200 000 IVG par an) et tend même à augmenter dans certaines tranches d'âge, notamment les plus jeunes.
Un manque de dialogue
L’échec de la contraception – la moitié des femmes subissant une IVG sont sous contraception - vient d’une mauvaise prise, d’une mauvaise information d’un suivi insuffisant, ou de mythes persistants, hérités de la méthode des températures et du calcul des jours, dite Ogino, du nom de ce gynécologue japonais, et qui fut approuvée par l’église en 1951, alors que l’on en découvrait les limites…
Même si les tabous tombent, la contraception reste un sujet difficile à aborder et la moitié des Français choisissent leur moyen de contraception seuls. L’enquête INPES
#_edn21[xxi] fait apparaître le fait que 44% des gens n’ont reçu aucun conseil sur les méthodes de contraception durant leur vie, et 58% disent n’avoir jamais eu à répondre aux questions ou conseiller une personne sur les méthodes de contraception.
Quand à la provenance des conseils, ils proviennent, pour les femmes de 21-75 ans, à 87% d’un médecin ou d’un gynécologue, la mère n’étant citée que par 34% des gens, mais 50% des femmes de 15 à 30 ans. Au total, pour les deux sexes confondus, les conseils proviennent de l’entourage pour 67%, sur personnel médical pour 63%, des professionnels du social (dont planning familial) pour 23% et des médias pour 3%.
Il existe toujours un déficit d’information sur la contraception à l’école pour 52% qui la trouve insuffisante dont 16% pas suffisante du tout, seul 38% la trouvant suffisante.
Le débat sur la libido ?
Des théories surprenantes mettent en cause l’effet de la pilule sur le désir des femmes . Ainsi, dans un livre publié en 2009, un scientifique Allemand, Hanns Hatt n’hésite pas à affirmer « Les femmes sont naturellement attirées par l'odeur d'hommes possédant un système immunitaire très différent du leur. A partir du moment où elles sont sous pilule, les femmes tendent à se tromper et préfère l'odeur d'hommes plus proches de la la leur... En augmentant de façon permanente le taux d'oestrogènes des femmes , la pilule simule une grossesse aux yeux de l'organisme. L'erreur des femmes sous pilule devient donc compréhensible si l'on se place du point de vue de la nature. : elles s'intéressent donc à présent à des hommes dont l'odeur leur ressemble et qui resteront auprès d'elles pour les aider à s'occuper des enfants après leur naissance".
#_edn22
S’il convient d’être prudent avec toute généralisation, il est vrai que des femmes ressentent l’effet de la pilule sur leur libido et la mettent parfois en cause quand il s’agit de tout faire pour avoir des enfants, par exemple. Curieux paradoxe quand même, pour cette pilule accusée hier de « dépraver les mœurs » et aujourd’hui jugée responsable d’une perte de désir !
La santé des femmes
Si la contraception n’induit pas de sur risque de cancer, elle doit le démontrer, tout comme l’hypothèse positive selon laquelle les contraceptifs oraux réduiraient les risques de cancer ovarien et utérin.
Pour un tiers des personnes interrogées (INPES 2007) la pilule est un facteur de cancer, et en particulier de cancer du sein. En 2005, 11 308 femmes sont décédées d’un cancer du sein, ce qui fait de cette maladie la première cause de mortalité par cancer chez les femmes.
#_edn23[xxiii] Près de 50 000 nouveaux cas de cancers invasifs du sein sont estimés pour l’année 2005. Ils représentent 36,7% de l’ensemble des nouveaux cas de cancers chez la femme. Le taux d’incidence augmente avec l’âge, jusqu’à un pic aux alentours de 65 ans.
L’incidence du cancer du sein croît régulièrement depuis 1980, de +2,4% en moyenne par an. À l’inverse, le taux de mortalité décroît depuis les années 1998-2000, -1,3% en moyenne chaque année.
#_edn24[xxiv] Alors, il est difficile de quantifier la part due à l’évolution des facteurs de risques environnementaux ou comportementaux. Les données d’incidence sur la période récente (2004 et suivantes) ne sont pas encore disponibles et ne permettent pas de confirmer l’hypothèse d’une baisse d’incidence attribuable à la baisse du recours au traitement hormonal substitutif après la ménopause formulée à partir des données de consommation de ces traitements et du taux d’inscription en ALD en 2005-2006.
En tous cas, et sans nier les facteurs de risques cardiovasculaires, la pilule doit toujours se battre contre des croyances liées à son utilisation, le fait qu’elle fait systématiquement grossir pour 24% des sondés, ou même qu’elle peut rendre, pour 22%, une femme stérile. Même si, pour 95% des gens, la pilule ne protège pas des maladies et des infections sexuellement transmissibles, cette croyance reste celle de 11% des 15-20 ans.
Retenons cependant et en positif, le fait que le dialogue sur la contraception permet d’élaborer une « santé reproductive » qui inclut aussi la protection contre les maladies sexuellement transmissibles.