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Ave Pater. Eloge de la paternité fille-liale
Ave Pater. Eloge de la paternité fille-liale
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25 février 2011
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Mickael Cabon, 3 articles (Rédacteur)

Mickael Cabon

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Ave Pater. Eloge de la paternité fille-liale

Ave Pater. Eloge de la paternité fille-liale

L’existence m’a donné la joie d’être père à deux reprises. La naissance de mes deux filles ne m’a pas marqué biologiquement, et pour cause, mais c’est un peu comme si, moi aussi, ces jours-là j’avais accouché… d’un nouveau rôle. J’étais père dès l’annonce de la grossesse, je crois même que l’étais même un peu avant.

Dans la salle de la maternité, on a beau jeu, quand on est un homme, de se détendre, de lire, de rire, de manger des pommes, d’échanger quelques balles de ping-pong, de toucher les tuyaux, de faire comme si tout cela n’était qu’une formalité, une habitude, même quand c’est la première fois, surtout quand c’est la première fois. Juste avant de venir, on brûle les feux rouges pour arriver à temps à la clinique, pour montrer que l’on maîtrise quelque chose. Devant le ventre qui grossit, on lit des histoires, parle pour dire sa présence. Un peu avant encore, on souffle en mimant les contractions dans une salle anonyme de préparation à l’accouchement. Tout cela ne serait donc qu’un jeu ? Et puis au moment de la délivrance, viens l’ivresse. Les souvenirs restent présents mais ils me donnent l’impression d’une reconstruction comme si je ne les avais pas vécus en live. La fatigue peut-être, le choc de l’émotion aussi.

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Crie to me

Et puis l’enfant crie, et ce sont les plus beaux cris du monde parce qu’ils veulent dire que tout va bien. En soi, ils représentent la vie et ils en sont le contraire. Dans les premières minutes, sans eux, l’inquiétude monte d’un cran alors que tout le reste de la vie de ses enfants, les éviter constituera le Graal poursuivi avec nonchalance ou impatience. Parfois, quand la naissance révèle des malformations, sans gravité mais on ne le sait généralement qu’après, on frissonne d’effroi. L’infirmière prend le père à part. « Venez avec moi s’il vous plaît ». Ce n’est pas une recommandation, plutôt un ordre. Alors on suit, obéir, ce n’est pas trop dur non plus. « Voilà, il y a un problème… ». « Un problème, elle est… ». « Non, elle n’est pas… C’est juste qu’elle n’a pas de tête (ou de bras, ou de cœur, ou d’oreilles) ». Non, cela c’était dans un cauchemar. « Elle une boule sous l’aisselle ». Avoir une boule c’est mieux que de l’avoir perdue.

Durant les premières de la vie de mes filles, je ne suis pas posé beaucoup de questions. Changer les couches de temps en temps, s’assurer de l’hygiène, donner à manger en imitant le bruit de l’hélicoptère en ouvrant la bouche en même temps que l’on approche la cuillère en espérant que l’enfant récalcitrant en fasse de même. On apprend l’alphabet, en répétant tant et tant, en montrant les lettres et en s’amusant. On observe les premiers pas, les premières chutes que l’on pare tant bien que mal. Les nuit sont plus courtes mais le job n’est pas trop difficile. Il est pareil à celui d’un veilleur de nuit, il suffit d’être là. Enfin, pareil à un veilleur de nuit qui parlerait et transmettrait son affection d’une manière primaire. On touche son enfant, on le chatouille, on l’ébouriffe, on court après lui, on lui fait des poutous, des risettes, ah non, ça c’est lui.

Il est où le bouton pause ?

Et puis l’enfant grandit, et c’est chouette, on dort mieux la nuit, ses progrès linguistiques engendrent les rires, les larmes montent quand on entend le premier « Papa », ou qu’on l’imagine au milieu de borborygmes indécelables.

Et puis il grandit encore. Ne s’arrêtera-t-il jamais alors ? « Trop tard, bien loin d’ici, jamais peut-être », comme l’écrivait Baudelaire, pour un sujet qui n’avait rien à voir. Et puis les enfants ont neuf et huit ans. Et l’année qui suit, ce sera dix et neuf ? Et c’est chaque année pareil ? Aucun bouton pause nulle part pour profiter de ces moments où on est encore la figure paternelle immaculée.

Déjà l’entrée dans l’adolescence pointe le bout de son nez. Et comment on fait pour parler des règles à sa fille, quand on sait tout juste comment ça marche. Le guide du zizi sexuel fera bien l’affaire. Il est vraiment fiable Titeuf ? Parce qu’il n’a pas l’air super habile pour parler à Nadia, alors à de vraies filles…

Déjà le champ des possibles se referme un peu. Les premières années d’école ont montré les potentialités des enfants. On sait alors s’il est possible de leur demander un peu, beaucoup ou plus. Alors, on leur demande plus, attablé dans la salle à manger pour aider aux devoirs, en donner en rab, « parce que quand on sait qu’on ne sait pas », cela donne généralement envie de savoir ce qu’on ne sait pas. Avant de se rendre compte que ce vide est sidéral et s’étend au fur et à mesure de notre avance. Le soir, les histoires de princesses laissent la place à la vraie vie. « Laissez-moi vous raconter l’histoire de la liberté, celle sans laquelle la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. Il était une fois, en Egypte, en Tunisie, en Libye… Et en France aussi ?, demande la petite. Oui, en France aussi. Et pourquoi les gens ils veulent la liberté, et c’est comme nous pendant la Révolution. Ils vont couper la tête de leur chef aussi ?, demande la grande ».

 

Père-porteur

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Les inscriptions aux activités s’activent, et le père (ou de la mère) devient taxi-driver. You’re talking to me ?

Oui, i’m talking to you, me répond une petite voix intérieure. Comme je ne suis pas schizophrène, c’est ma conscience qui parle. Et puis une image me vient à l’esprit. Celle d’une fusée sur le pas de tir. Au début, les réacteurs du porteur s’allument dans un immense nuage de fumée. C’est la vie qui se consume un peu, mais le porteur ne le sait pas encore. Pendant l’envol, tout se déroule pas mal, un peu comme la prime enfance. Tant que le porteur a la carrure, cela roule, et puis progressivement, l’inéluctable se prépare. Ce n’est pas le porteur qui va s’échapper dans l’espace, c’est la fusée qu’il porte. C’est elle qui percera la couche de l’atmosphère. Et c’est bien ainsi. Il se dit que lors de sa retombée, le porteur a tout le temps de regarder s’éloigner sa petite fusée. On en aurait même vu certains perdre de l’huile dans le coin de leur montant avant-gauche. Sur leur carlingue, des mots d’amour un peu jaunis « I love you Daddy », « Quand je ne suis pas là, je suis dans ton cœur ». C’est pas facile de jeter ces mots doux, hein ? On en connaît qui ont racheté des frigos supplémentaires pour pouvoir les accrocher tous.

Le job du porteur c’est de donner suffisamment d’élan à celle qu’il porte pour leur conférer suffisamment d’autonomie. Comme l’on fait avant lui ses propres parents-porteurs. Et ce n’est pas un sacrifice, mais un tel amour qu’il supporte l’éloignement de ses filles, l’encourage même comme la preuve sublime de son existence.

PS. La meilleure formule que j’ai pu trouver pour formuler cette pensée est celle de Didier Lauru, psychiatre et auteur du livre Père-Fille, pour qui face à sa fille « le père est le sculpteur de la femme en devenir ».

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